Opéra

Au Capitole, l’incandescence lyrique de Rusalka

Rusalka au Capitole de Toulouse - Mise en scène : Stefano Poda - 22 septembre 2026

Ces reprises de la Rusalka d’Antonin Dvořák étaient plus qu’attendues depuis le triomphal succès de la création de cette production en 2022 à l’Opéra national du Capitole de Toulouse.  Christophe Ghristi en était convaincu depuis lors, ce spectacle s’inscrit en lettres d’or dans la déjà prestigieuse histoire capitoline.

Qui dit reprise dit souvent nouveau casting. C’est le cas ici avec un changement complet de distribution, y compris le chef d’orchestre.

 Seul demeure le maitre d’œuvre de cette production, le metteur en scène, décorateur, costumier, éclairagiste et chorégraphe : Stefano Poda.

Une mise en scène et une scénographie dignes des contes de fées

C’est sur et dans l’eau que Stefano Poda nous invite à voir le chef-d’œuvre du musicien tchèque.  Normal puisqu’en fait le livret s’inspire de la légende de La Petite sirène. Le royaume de l’Ondin est peuplé de nymphes et de créatures aquatiques qui semblent vivre dans un éden inconnu des mortels, s’ébattant en jouant, plongeant au plus profond du lac. Une seule ne participe pas à ces jeux, Rusalka, la fille de Vodnik, le Maître des eaux. Celle-ci est tombée amoureuse d’un humain, le Prince. Nous connaissons la suite. La vision de Stefano Poda se veut avant tout d’une profonde humanité et en osmose parfaite avec la Nature. Les mains gigantesques qui envahissent la scène ne sont jamais menaçantes mais toujours accueillantes et protectrices. Stefano Poda profite du second acte pour nous montrer un univers, celui du Prince, le nôtre, déjà pollué de plastiques divers et régit par les circuits intégrés. La déshumanisation en marche.  Le contraste n’en est que plus violent. Le jeu des chanteurs et des danseurs est d’une précision millimétrée. Il n’est que d’être attentif à leurs rictus pour nous faire comprendre combien Rusalka est définitivement et à jamais étrangère au monde des humains. De somptueuses sculptures faites d’hommes et de femmes ponctuent les scènes aquatiques et forment des tableaux dignes des plus grands sculpteurs de la Renaissance italienne.  Vertigineux ! Inoubliable !

Agnieszka Rehlis (Jezibaba) – Rusalka au Capitole de Toulouse – Production : Stefano Posa – 22 septembre 2026

Une nouvelle distribution et un nouveau triomphe

 A tout seigneur… Saluons tout d’abord la montée au pupitre de ce spectacle du maestro italien Giacomo Sagripanti.  Sa Rusalka est avant tout lyrique, mais d’un lyrisme teinté des rythmes et des couleurs de cette Tchécoslovaquie qu’il connait parfaitement pour y avoir fondé sa famille depuis de nombreuses années.  Sa battue souligne l’élégance du trait et le parfum de danse que cette partition exhale entre les lignes. Giacomo Sagripanti réalise une synthèse parfaite du symphonisme européen et de la mélodie populaire qui irriguent cette partition, sans pour autant s’éloigner un instant du sens imparable du drame qu’elle contient.  L’Orchestre national du Capitole répond avec une précision exemplaire à toutes ses injonctions.

Ce ne sont pas moins de 16 danseurs et danseuses qui vont figurer ce peuple des eaux, enveloppant leurs mouvements d’un épais mystère propre à tous les fantasmes que peut entretenir cette légende. Ils seront aussi ces nobles robotisés incarnant l’asservissement idéologique. De magnifiques artistes longuement et justement applaudis au final.

Ricarda Merbeth (La Princesse étrangère), Ruzan Mantashyan (Rusalka) et Pavol Breslik (Le Prince) – Rusalka au Capitole de Toulouse – Mise en scène : Stefano Poda – 22 septembre 2026

 Coté solistes, que du beau monde. Jugez-en. Pour sa première apparition sur la scène du Capitole, la soprano arménienne Ruzan Mantashyan nous fait entendre un timbre lumineux porté par une ample ligne de chant habitée d’une musicalité de chaque instant.  Le ténor slovaque Pavol Breslik nous revient, après une courte apparition lors d’un récital le 16 janvier 2023. Le voici dans le costume du Prince infidèle. C’est assurément le rôle le plus difficile à distribuer. Le ténor qui devait le créer était de répertoire wagnérien. En 1998, DECCA l’offrait à.…Ben Heppner, fameux Tristan s’il en fut. C’est dire.  125 ans après la création, les temps ont changé. L’important est certainement la connaissance parfaite de la langue tchèque, ce qui est le cas de Pavol Breslik, un ténor dont le répertoire plutôt mozartien traverse à l’occasion des ouvrages de lyriques transalpins.    La ligne de chant est parfaite. Le musicien est accompli et, sur ce point, son troisième acte est littéralement somptueux d’émotions. Le dernier Boris capitolin en date, la basse biélorusse Alexander Roslavets, outre qu’il nous fait une véritable démonstration de plongeons et d’apnée (!), prête à Vodnik son organe puissant et formidablement timbré. La soprano allemande Ricarda Merbeth, un véritable pilier des grands rôles dramatiques in loco, chante une Princesse étrangère d’une dangerosité effrayante. Le rôle est court mais d’une exigence meurtrière quant à la tessiture. De sa voix ronde et puissamment projetée, elle ne fait qu’une bouchée de cette pauvre Rusalka qui, à ce moment du drame, est muette !  La mezzo-soprano polonaise Agnieszka Rehlis a fait ses premiers pas à Toulouse dans le rôle-titre du Viol de Lucrèce de Benjamin Britten en mai 2023, pour l’entrée au répertoire de l’ouvrage au Capitole. La voici en Jezibaba, la sorcière. Son incarnation est saisissante, en particulier dans un troisième acte d’une incroyable violence dans laquelle l’artiste retrouve le meilleur de sa voix. Toute la suite de la distribution est française. Il faut le souligner. L’apparition liminaire des trois nymphes, dans l’eau jusqu’au cou (!) est un véritable bonheur tant leurs chants et leurs voix se conjuguent à la perfection : Marianne Croux, Marion Vergez-Pascal et Svetlana Lifar.  Excellentes interventions du baryton Timothée Varon (Le Garde forestier et Le Chasseur) ainsi que de la mezzo-soprano Anne-Lise Polchlopek dans le rôle travesti du Marmiton. Les courtes interventions du Chœur de l’Opéra national du Capitole, placé au niveau de l’amphithéâtre, sous la direction toujours aussi précise de Gabriel Bourgoin, se montrent à la hauteur de la représentation.

Seule ombre au tableau, avant la représentation, Christophe Ghristi, au rideau, est venu annoncer le décès d’un magicien de la lumière qui œuvra de nombreuses fois au Capitole dans des spectacles qui ont fait son histoire. Il s’appelait Vinicio Cheli. Il avait 74 ans. Cette soirée lui a été dédiée.

The show must go on… Il s’est terminé sous un délire d’ovations, d’applaudissements et de rappels.

Le spectacle de 2022 a été filmé par Frédéric Savoir et a donné lieu à un film magnifique. Je n’ai pas trouvé d’adresse fiable de streaming, un jour peut être, mais voici le lien (https://vimeo.com/793653838) vous permettant de voir quelques scènes, manière de vous mettre l’eau (pardon!!) à la bouche.

Robert Pénavayre

Photo : Mirco Magliocca

Représentations à venir les 25, 27 et 30 septembre et 4 octobre 2026

Renseignements et Réservations : www.opera.toulouse.fr                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                

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