En reprenant la Rusalka d’Antonin Dvořák dans la nouvelle production créée in loco en 2022, cette fois sous la direction musicale de Giacomo Sagripanti, Christophe Ghristi remet à l’affiche l’un des plus incroyables triomphes capitolins de ces dernières années. La demande était générale et pressante de tous côtés : ceux qui l’avaient vue et les infortunés qui l’avaient laissée passer. Résultat, les cinq représentations sont à guichet fermé. Classictoulouse est parti à la rencontre de l’incontestable maître d’œuvre de ce triomphe, le metteur en scène, décorateur, costumier, luminariste et chorégraphe Stefano Poda.
Classictoulouse : Vous êtes devenu le metteur en scène de référence des Arènes de Vérone. Quels sont les challenges que vous devez affronter dans un lieu pareil ?
Stefano Poda : Le terme « théâtre » est né par métonymie : à l’origine, le concept ne désignait pas un genre, mais uniquement un lieu. Le lieu où l’on voit. La dimension physique est fondamentale, et pas seulement sur le plan étymologique. Les moyens techniques pourront atteindre des sommets toujours plus élevés, mais rien ne pourra reproduire l’âme et le souffle humains. Pour moi, l’Arena a représenté tout cela et bien plus encore : un « théâtre grec » — et donc tragique — avant même d’être « romain ». Un pont, par conséquent, entre l’Antiquité et l’avenir, entre l’ancestral et la relation au futur. J’ai toujours profondément aimé le théâtre et l’opéra, mais à ma manière. Le théâtre comme espace rituel d’une communauté, une sorte de cathédrale laïque universelle. Et j’aime l’opéra surtout lorsqu’il permet de briser la frontière entre tous les arts. Aujourd’hui plus que jamais, je m’accroche à cette idée de l’opéra comme unité et totalité, mais surtout comme un genre à part entière, dont le potentiel n’a été qu’infimement exploré. L’opéra pourrait devenir bien plus que ce que nous croyons ou ce à quoi nous le limitons. Bien au-delà même de ce que la tragédie a pu représenter pour la civilisation antique. L’opéra peut devenir l’une des clés d’une spiritualité perdue, à condition d’abandonner la rationalité et le réalisme qui ont constitué le piège de notre époque – une époque qui a connu une régression vertigineuse après les promesses des avant-gardes du début du XXe siècle. L’Arena, avec Aïda et Nabucco, m’a permis de mener cette expérimentation, mais surtout de m’adresser à un public universel, sans barrières d’âge ni de culture. Ce furent cinq années d’immersion et de dialogue avec un public qui ne serait jamais venu au théâtre autrement.

Venons-en à Rusalka. Quel a été votre premier contact avec cet ouvrage en tant que mélomane et quelle a été votre réaction lorsque Christophe Ghristi vous a proposé de mettre cet ouvrage en scène au Capitole ?
Je réponds aux deux questions simultanément, pour une raison qui apparaîtra immédiatement. Christophe Christi me connaît si bien qu’il perçoit en moi, de l’extérieur, des choses que je ne vois ni ne réalise moi-même. J’ai toujours aimé Rusalka, mais, pour une raison qui m’échappe, je n’avais jamais envisagé de la monter. J’ai toujours mis en scène des œuvres dont je maîtrise parfaitement la langue et la culture, et je ne me sens pas à l’aise lorsque je ne suis pas en mesure d’enseigner les détails aux chanteurs. Puis est arrivé le « click » et j’ai réalisé que Rusalka résidait au plus profond de moi, une fois franchie la barrière de la raison et de l’intellect.
Que nous raconte cet ouvrage aujourd’hui ?
Aujourd’hui, cette œuvre nous en dit long – et toujours davantage – dans un monde qui se déshumanise à une vitesse vertigineuse. Elle évoque le contraste profond entre la dimension de l’«humanisme » (qui ne se résume pas à l’humanité ni à la dimension rationnelle – laquelle, dans notre monde technologique, a malheureusement pris le pas sur l’esprit mais aussi sur la nature, avec la pollution sous toutes ses formes) et une autre réalité. Mon propos n’est évidemment ni politique ni rationnel ; je me situe dans une réflexion à portée universelle et tragique.

Votre option de mise en scène, largement aquatique, est un vrai défi pour la régie d’un théâtre mais aussi pour les chanteurs. Quel a été le processus d’explication, d’adaptation ?
La construction de la piscine sur scène a nécessité des efforts techniques et organisationnels considérables. J’ai été d’emblée touché par la compréhension tacite de l’ensemble du théâtre (je dis bien « l’ensemble », car le travail avec l’eau implique non seulement les techniciens et les accessoiristes, mais aussi les habilleuses et l’équipe de maquillage, qui a réalisé les perruques au terme d’un travail de plus d’un an). C’est peut-être la raison pour laquelle le Capitole de Toulouse restera à jamais gravé dans mon cœur comme l’incarnation du rêve de l’« atelier de la Renaissance » : ce creuset de savoir-faire offrant à un artiste complet la possibilité de recréer son propre univers de manière exhaustive et cohérente.
La distribution 2026 est totalement différente de celle de 2022, date de la création ici-même de cette production. Avez-vous été amené à modifier votre mise en scène ?
Pour la reprise d’un spectacle aussi emblématique et dans un laps de temps aussi court, il a fallu changer toute la distribution vocale. C’est pour eux un travail ardu et un défi permanent : seuls des nageurs confirmés peuvent le relever. Il en va de même pour les danseurs. Pourtant, tous ont adhéré à la cause commune, et je n’ai eu absolument rien à modifier. Au contraire, chacun a su tirer parti du travail de ses prédécesseurs pour aller plus loin et parvenir à « habiter » son personnage au plus profond de lui-même. Pour mes danseurs, chaque répétition et chaque représentation sont synonymes de « voyage » : l’expérience s’apparente chaque jour à une forme de régression psychologique. Lorsqu’ils y parviennent, ils disent « avoir… » …le voyage est accompli ». C’est pour moi la satisfaction la plus complète et la plus importante, car je suis ainsi certain que le public reçoit la décharge « quantique » de cette énergie. Seule la vérité pure parvient au public lorsque celui-ci parvient à abaisser la barrière de l’intellect et de la « vie éveillée » pour se laisser aller.

Après Ariane et Barbe-bleue, Rusalka, Nabucco et Thaïs, quel est l’opéra que vous aimeriez monter au Capitole, une maison que vous connaissez parfaitement à présent ?
C’est une question qu’il faudrait poser au directeur, Christophe Ghristi ; lui seul me connaît assez bien pour comprendre le titre et les conditions auxquels je ne m’attendrais même pas moi-même.
Quels sont vos engagements pour cette saison26/27 ?
Une multitude de choses que j’aborde une à une comme des étapes capitales, y compris des œuvres nouvelles dans des pays lointains. Je retourne en Chine et en Corée. Puis en Ouzbékistan (création d’un nouvel opéra) et au Kazakhstan. Enfin, pour la cinquième année, le cadeau de l’Arena avec Aida et Nabucco.
Propos recueillis par Robert Pénavayre le 22 septembre 2026
Photos : Mirco Magliocca
