Les actuelles représentations de l’Otello verdien, après ¼ de siècle d’absence à l’affiche du Capitole de Toulouse, ont provoqué une véritable ruée sur la billetterie pour l’ensemble des 6 représentations. En ce soir de première du 14 avril 2026, plus un fauteuil de libre. Atmosphère donc des grands soirs qui voyait la reprise à cette occasion de la production signée Nicolas Joel (mise en scène, réglée ici par Emilie Delbée), la scénographie d’Ezio Frigerio, les somptueux costumes de Franca Squarciapino et les lumières de Vinicio Cheli. Cette production, soit frontale, soit s’appuyant sur des perspectives fuyantes, le tout articulé autour d’immense panneaux amovibles, a pour atout majeur de non seulement projeter les voix à merveille mais aussi de créer des lieux de solitude dans lesquels le drame intime des personnages peut prendre toute sa dimension.

Pour la première fois dans la fosse capitoline, le maestro Carlo Montanaro fouette d’entrée un Orchestre national du Capitole aussi à sa place dans les symphonies de Schumann dont il vient de donner l’intégrale quelques jours avant à la Halle aux grains, que dans le séisme musical de la tempête qui ouvre cet opéra, sans oublier de tisser le plus voluptueux velours pour accompagner Desdémone au dernier acte. Du grand art assurément. Comme le souligne à l’envi Christophe Ghristi, Directeur artistique du Capitole, il ne peut exister une grande maison d’opéra sans un grand orchestre et un grand chœur. Justement, à propos de phalange chorale, celle du Capitole, en cette soirée, se montre au-delà de son meilleur. Sous la direction de Gabriel Bourgoin, elle prend possession de ce 1er acte avec une autorité et une vaillance sidérantes. Saluons également la participation de la Maîtrise de l’Opéra national du Capitole qui nous offre le seul moment d’innocence au deuxième acte.

La Desdémone d’Adriana Gonzalez
Si la distribution, jusqu’au plus petit rôle (mais y en a-t-il dans l’opéra ?) est comme toujours superlative, comment ne pas, en dehors de toute galanterie, mentionner en premier la Desdémone de la soprano franco-guatémaltèque Adriana Gonzalez. Elle a pris le rôle à l’Opéra du Rhin il y a 6 mois à peine et dans une production signée Ted Huffman un rien plus décalée (euphémisme !). La voici impériale de phrasé, de couleurs, de sons filés, de demi-teintes vertigineuses, sans oublier un contrôle du souffle qui ne peut que rappeler celui, légendaire, de son modèle, Montserrat Caballé. Le timbre est charnu, la projection peut se révéler d’ampleur au besoin, l’homogénéité de tous les registres permet une ligne de chant éblouissante. Et puis il y a l’artiste, celle qui envahit le plateau dés son entrée, sans rien dire mais déjà là. Les plus grandes scènes se disputent d’ores et déjà cette cantatrice.

Mais Otello vous me direz c’est Otello, le Maure, ce vaillant guerrier, ce stratège militaire qui ne saura déceler dans les arguties de son Enseigne les mélismes de la manipulation qui le feront devenir fou de jalousie. Après Las Palmas il y a quelques jours à peine pour sa prise de rôle, voici Michael Fabiano. L’organe vocal est incontestablement aujourd’hui celui requis par Verdi tant en termes d’éclat, de métal que de couleurs. Mais ce qui singularise son interprétation est assurément sa caractérisation dramatique. Loin des histrions volcaniques en éruption permanente qui font le commun des incarnations, le ténor américain nous propose un personnage plus en retenue, immensément fragile, dans l’incapacité d’assumer sa différence si ce n’est dans la violence. Ce n’est pas Hamlet, certes, mais… Face à lui, débutant au Capitole, le baryton géorgien Nikoloz Lagvilava est, au contraire, un Iago extraverti autant scéniquement que vocalement. Son organe noir, aux harmoniques caverneuses et à la projection péremptoire, achève le portrait d’un personnage d’une toxicité venimeuse.

Seconds rôles luxueux avec Julien Dran (Cassio tout en élégance physique et vocale), Irina Sherazadishvili (Emilia au timbre moiré qui nous offre un dernier acte magnifique d’engagement), Andrés Sulbarán (Roderigo), Jean-Ferdinand Setti (Lodovico) et Zaza Gagua (Montano) complètent avec bonheur ce plateau.
Des salves d’applaudissements saluent cette représentation avec un petit plus, mérité, pour Adriana Gonzalez.
Robert Pénavayre
Photos : Mirco Magliocca
Prochaines représentations : 17, 19, 21, 24 et 26 avril 2026
Renseignements et réservations : www.opera.toulouse.fr
