L’année lyrique du Capitole de Toulouse vient de s’ouvrir sur un coup de poing auquel personne n’est resté insensible. En programmant la première hexagonale du chef-d’œuvre lyrique de Mieczyslaw Weinberg, La Passagère, composé en 1968 mais créé scéniquement en 2010, Christophe Ghristi prend le pari de présenter au public un ouvrage terrifiant car se déroulant dans le camp de concentration d’Auschwitz en 1943, alors que la solution finale…
C’est dans une production du Tiroler Landestheater d’Innsbruck (2022) que cet opéra nous est présenté. Utilisant le principe du plateau tournant, le metteur en scène Johannes Reitmeier et le scénographe Thomas Dörfler vont suivre à la lettre les différents flashbacks du livret, alternant ainsi Le Paquebot et le camp de prisonniers. Les lumières de Ralph Kopp enveloppent toutes les scènes d’un halo tétanisant. Les costumes de Michael D. Zimmermann sont les échos trop parfaits d’images qui hantent nos mémoires… Pas d’extrapolation plus ou moins congrue ici, mais un respect littéral du livret d’Alexandre Medvedev, lui-même inspiré du roman éponyme de Zofia Posmysz. Rappelons que le compositeur a perdu une partie de sa famille lors du dernier conflit mondial. Peut-être faut-il voir dans ce fait le caractère « combattant » de cette partition faisant appel à un important pupitre de percussions. Mais celle-ci est aussi multiforme et plurielle, sachant transformer les atmosphères avec une virtuosité étonnante. Ainsi passons-nous de rythmes chaloupés lors des scènes dans le paquebot, le jazz, les danses de salon et jusqu’à l’accordéon nous accompagnent alors, à une partition beaucoup plus complexe, acide, tumultueuse, vibrante, rugueuse, violente aussi pour accompagner les scènes dans les baraquements de sinistre mémoire. Seules échappées lyriques, une prière récitée par Bronka (Janina Baechle, au contralto saisissant, est bouleversante), ainsi qu’un air venu d’un passé pas très lointain mais qui fleurait bon la liberté, nous prouvent que la braise de l’Humanité brille encore dans ce lieu de torture et de mort. C’est le maestro Francesco Angelico qui a la délicate mission de nous faire « entendre » cette musique des abysses du Mal. Il le fait avec une vraie puissance de feu et l’aide d’un Orchestre national du Capitole tout à son écoute et d’une discipline exemplaire face à cette écriture.

Une distribution marquée à jamais
Christophe Ghristi a réuni pour l’occasion une grande partie de sa « famille » capitoline, car il s’agissait de faire confiance à des interprètes, pour la plupart en prise de rôle, engagés dans une épreuve, non pas lourde vocalement, mais prégnante dramatiquement. Et particulièrement les deux premiers rôles féminins. Marta, La Passagère, est confiée à Nadja Stefanoff, la seule qui ait chanté son rôle auparavant. Son soprano, intensément lumineux, irradie ce personnage, véritable image inextinguible du remords.

Face à elle, à tous les sens du terme, Anaïk Morel aborde la gardienne SS Lisa de son mezzo d’une remarquable homogénéité, un personnage ambivalent, toxique et dangereux mais cherchant en permanence à justifier du bon droit de ses actes… L’ovation qu’elles reçurent au rideau final , venues saluer ensemble et s’étreignant avec émotion, démontre la pertinence de leur interprétation. Vocalement irréprochables, elles font preuve d’un engagement scénique de chaque instant, incarnant la froideur inconsciente du bourreau et la résilience « combattive » de la prisonnière.

Deux rôles masculins émergent dans ce torrent d’horreurs. Walter, l’époux diplomate de Lisa, qui va découvrir le passé nazi de sa bien-aimée, mais soucieux avant tout de sa carrière, c’est Airam Hernandez et son ténor vaillant et incandescent. Mikhail Timoshenko prête son baryton puissant et d’une exemplaire rondeur, ainsi qu’un pouvoir émotionnel stupéfiant, à Tadeusz, le fiancé de Marta, lui aussi emprisonné. Toutes les « prisonnières » sont à saluer bien bas : Céline Laborie, Victoire Bunel, Anne-Lise Polchlopek, Sarah Laulan, Julie Goussot, Janina Baechle, Ingrid Perruche. Le Chœur du Capitole, préparé par Gabriel Bourgoin, fait encore ici des merveilles de couleurs, de discipline et de dynamiques.
Une entrée au répertoire qui marque l’histoire du Capitole au fer rouge mais, plus encore, l’importance et la vitalité de l’art lyrique, un art que l’on dit depuis longtemps moribond et qui, finalement, passe les siècles et sait se montrer aussi témoin de son temps afin que nul n’oublie.

Les derniers mots de Marta, assise sur une pierre au bord d’une rivière, un matin, résonnent comme une supplique : Je me souviens et je sais : si vos voix en nous se taisent alors nous périrons. Et ne leur pardonnez jamais.
Nul n’est sorti indemne de ce spectacle longuement applaudi par un public bouleversé autant par l’ouvrage que par une interprétation qui épuise les superlatifs.
La veille au soir, un fabuleux concert dédié à Chostakovitch et Weinberg avait déjà embrasé le Théâtre du Capitole.
Robert Pénavayre
Photo : Mirco Magliocca
Prochaines représentations les 27 et 29 janvier 2026
Renseignements et réservations : www.opera.toulouse.fr
