A la veille de l’inauguration de la saison 26/27 de l’Opéra national du Capitole de Toulouse, nous avons rencontré son directeur artistique, Christophe Ghristi, afin d’évoquer avec lui le premier trimestre d’une nouvelle saison qui s’annonce, encore une fois, passionnante autant par sa programmation que par les artistes qui sont à l’affiche.
Classictoulouse : Quelle est la signification du mot « vacances » lorsque l’on est en charge du vaisseau amiral historique de la culture à Toulouse et, au passage, de l’un des plus importants opéras d’Europe ?
Christophe Ghristi : Ce mot a un vrai sens, je vous rassure, bien que la maison n’ait pas fermé cette année car nous avons procédé à une rénovation de tout l’espace public. Ceci étant, je ne vais pas vous mentir, si l’agenda s’allège de certaines réunions, la tête continue de tourner et de penser aux projets et aux artistes. Je ne crois pas être vaniteux en disant qu’aujourd’hui le Capitole est un phare dans le monde lyrique et qu’il demande donc une attention passionnée et continue.
Vous ouvrez la saison 26/27 de l’Opéra national du Capitole avec une reprise, celle de Rusalka d’Antonin Dvorak dans l’incroyable production signée Stefano Poda
Depuis que je suis au Capitole en tant que directeur artistique, il n’y a pas eu une reprise aussi évidente que cette Rusalka dans la mise en scène de Stefano Poda. Au lendemain de la dernière représentation, le 17 octobre 2022, je me trouvais devant plusieurs situations. D’un côté ceux qui avaient vu le spectacle et qui étaient encore sous le choc, me demandant déjà quand j’allais le reprendre, et de l’autre côté ceux qui n’avaient pas pu le voir et le réclamaient le plus vite possible. J’ai donc décidé de le reprogrammer dès que possible. Cette production ne peut se faire qu’en début de saison car techniquement elle est très complexe à monter. A l’époque, ce spectacle a été remarquablement filmé par François Roussillon et Frédéric Savoir et circule sur des plateformes et dans de nombreux cinémas en Europe.

A l’exception de la Troisième nymphe, la distribution est totalement nouvelle, y compris le chef d’orchestre.
Effectivement l’équipe musicale est entièrement renouvelée à l’exception exacte que vous mentionnez. Vous allez voir ainsi un tout autre spectacle et je trouve cela totalement excitant. J’ai choisi le chef italien Giacomo Sagripanti car bien qu’il soit de répertoire transalpin, cet artiste vit à Prague et connaît parfaitement la musique de ce pays. Il avait très envie de se confronter au chef d’œuvre d’Antonin Dvorak
Etant donnée la production très « aquatique » de ce spectacle, est-ce un sujet dont vous discutez avec les chanteurs en amont ?
Bien sûr car d’une part il ne faut pas qu’ils soient gênés et d’autre part qu’ils jouent le jeu à fond pour le public. Le « sujet » concerne Vodnik en particulier et les Trois nymphes. Les autres chanteurs sont moins impactés. Alexander Roslavets, qui fut notre dernier Boris, est un grand ami d’Aleksei Isaev qui fut le Vodnik de 2022 et je sais qu’ils ont énormément échangés sur cette production. Je pense qu’il va nous donner à voir un Génie de l’eau tout à fait différent. Je suis impatient car ce sont deux tempéraments qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre. Quant aux deux nouvelles nymphes, Marianne Croux et Marion Vergez-Pascal, elles sont complètement partantes.
Nous ne pourrons pas manquer d’avoir une pensée pour Béatrice Uria Monzon qui fut la première Princesse étrangère en septembre 2022….
Ah oui, absolument… Le costume avait été fait à son attention toute particulière. Stefano Poda était ébloui par la cantatrice et par la femme. Une immense artiste. Le rôle de la Princesse étrangère est ce genre d’emploi qui n’est pas très long mais qui réclame une immense interprète. C’était bien sûr le cas de Béatrice. Il réclame des artistes de premier pan. Et cette année j’ai la grande joie d’afficher dans ce rôle rien moins que la soprano allemande Ricarda Merbeth que nous comptons parmi les habituées de notre maison. Ce sera une prise de rôle.

En ce premier trimestre de la saison 26/27, deux opéras en version de concert se présentent comme des échos précurseurs de deux autres œuvres qui seront données en version scénique, il s’agit de la Médée de Charpentier et du King Arthur de Purcell, le premier annonçant l’œuvre éponyme de Cherubini, l’autre le Roi Arthus de Chausson. Ce ne peut être un hasard…
Aussi incroyable que cela paraisse, c’est un pur hasard ! Ce qui a de sûr c’est que je voulais absolument faire entendre depuis longtemps la Médée de Charpentier qui est pour moi une œuvre extraordinaire, et qui plus est avec Marie-Nicole Lemieux dans le rôle-titre, un personnage monstrueux d’une complexité inouïe qui la tentait beaucoup. La filiation ensuite que je souhaite souligner est celle de Britten et Purcell. Le compositeur de Peter Grimes revendique haut et fort son lien avec le musicien baroque.
Vous avez souhaité proposer au public un ouvrage absent de la scène du Capitole depuis un quart de siècle : PeterGrimes, de Benjamin Britten
Comme vous avez pu le constater, depuis que je suis à Toulouse, le 20éme siècle est présent dans ma programmation tous les ans. En introduisant un nouvel usage du chœur et de l’orchestre, les compositeurs du siècle dernier, et je pourrais citer Weinberg et d’autres bien sûr, ont fait évoluer l’opéra en élargissant le cadre du genre. Peter Grimes est une œuvre de l’immédiate après-guerre de 39/45. Elle traite d’un sujet vertigineux : l’opposition d’un homme solitaire à la société, la recherche du bouc émissaire et les affres de la culpabilité.
La production que vous avez invitée pour ce spectacle est signée David Alden pour la mise en scène, une production qui fait référence depuis sa création à Oviedo en 2009.
Contrairement à certaines œuvres des siècles précédents, celles du 20éme siècle et celle-ci particulièrement sont des ouvrages portant en eux une dramaturgie parfaite. De ce fait la marge de liberté du metteur en scène est plus que réduite. Et cependant il n’y a qu’un grand metteur en scène qui puisse respecter les volontés du compositeur et du dramaturge. Ça peut sembler paradoxal mais c’est ainsi. Il en est de même du Chevalier à la Rose de Richard Strauss, tout est écrit au centimètre près. La mécanique est aussi phénoménale que précise. Plus le metteur en scène suit les indications du dramaturge et plus son spectacle est puissant et libre. C’est ce que j’appelle le classicisme, mot aujourd’hui suspect, mais pourtant essentiel. Melville, un de mes cinéastes préférés, disait : « A quarante ans, si un professionnel n’est pas un classique, c’est que ce n’est pas un professionnel. » David Alden suit au plus près la dramaturgie absolument géniale de cet opéra et a signé en même temps ici une production très personnelle et bouleversante. Cette production appartient à l’English national Opera qui est comme un conservatoire des œuvres de Britten.
Vous offrez à Nikolaï Schukoff son premier Peter Grimes, un rôle d’une grande difficulté autant vocale que dramatique
J’ai été littéralement subjugué par le Tristan de Nikolaï Schukoff ici même en mars 2023. L’une des caractéristiques de cette maison est de suivre « ses » artistes. Je sais quel tragédien peut être ce ténor. J’ai toujours fait un parallèle entre le troisième acte de Tristan avec Peter Grimes en terme d’expression. Et après l’avoir entendu j’ai immédiatement pensé à lui pour le Britten. Ce sera une prise de rôle mais je peux d’ores et déjà vous dire qu’il a ce personnage dans son corps. Conscient de l’étendue de l’enjeu il a pris contact avec Kim Begley qui fut le premier Peter Grimes du Capitole en février 2002. Je trouve la démarche remarquable.
Le 15 novembre, le Capitole accueille pour la première fois le ténor maltais Joseph Calleja, une véritable légende vivante. Quel programme vient-il présenter ?
Cet artiste n’est jamais venu à Toulouse. Joseph Calleja représente le côté populaire de l’opéra que j’adore. Il interprète beaucoup la chanson napolitaine en même temps que les plus grands rôles de sa tessiture. C’est un homme de communication, extrêmement chaleureux. Il n’est pas méditerranéen pour rien ! Et puis le Capitole est la maison des grands chanteurs, donc il y a toute sa place. Pour l’heure, nous n’avons pas reçu son programme mais il y aura Verdi, Puccini, Tosti et des mélodies qui font chavirer les cœurs !
Le très attendu concert de Noël sera napolitain et nous permettra non seulement de retrouver l’excellente phalange chorale maison mais aussi le jeune ténor Vincenzo Costanzo qui avait remplacé au pied levé José Cura lors des dernières reprises d’Adrienne Lecouvreur en juin 2025
D’un ténor à l’autre, de Malte à Naples ! Vincenzo Costanzo n’a chanté qu’une fois à Toulouse et vous venez d’en rappeler les conditions un peu acrobatiques, j’en conviens. Et pourtant ce jeune artiste, napolitain de naissance, qui vient de fêter ses 35 ans à peine, porte déjà le Capitole et son public dans son cœur. De plus il reconnaît que sa carrière a pris un nouvel essor depuis cette Adrienne toulousaine. La première partie du concert sera consacrée à des œuvres religieuses, c’est Noël, avec piano, orgue et le Chœur du Capitole sous la direction de Gabriel Bourgoin. La seconde partie sera napolitaine et accompagnée par la mandoline, la guitare, des percussions et un accordéon.

Vos programmations traversent régulièrement cinq siècles de création musicale si l’on tient compte des dernières créations sur cette scène
Cette volonté est inhérente à un répertoire aujourd’hui gigantesque. Parcourir le temps et l’espace est particulièrement exaltant. Dans mon esprit l’opéra est quelque chose non seulement de vivace mais aussi de puissamment jubilatoire. D’avoir la possibilité de puiser dans une telle richesse artistique est une fête permanente à laquelle le public se joint sans hésiter. Cela étant, passer d’une œuvre du 17éme siècle à une autre du 20éme siècle confronte notre maison au challenge stylistique. Mais c’est le propre des grandes maisons que d’y répondre. Et quand vous entendez le Chœur et l’Orchestre du Capitole, ils sont autant chez eux chez Donizetti que prodigieux dans Weinberg.
Le ballet nous propose Les Maîtres américains, réunissant George Balanchine et Peter Martins et la création mondiale des Trois mousquetaires signée Benjamin Pech
La Compagnie de ballet du Capitole déploie la même énergie que l’opéra, accompagnée par l’Orchestre national du Capitole qui va, en l’occurrence, jouer des partitions de Paul Hindemith et John Adams et, pour la création mondiale des Trois mousquetaires, retrouver une sorte d’ADN avec des musiques de Camille Saint –Saëns. Là aussi, l’éclectisme est de mise. Rien de tel, pour retrouver la virtuosité, que de se consacrer à Balanchine et Peter Martins, la grande école néoclassique américaine. Ce programme, bien que bref, est un tour de force. Et je suis très impatient de découvrir la création de Benjamin Pech, formidable étoile de l’Opéra de Paris, qui se révèle avec les années un magnifique chorégraphe ! Et puis, Les Trois Mousquetaires au Capitole, c’est l’évidence même et une promesse de bonheur pour les fêtes !
Propos recueillis par Robert Pénavayre le 26 août 2026
