Le 8 septembre dernier s’ouvrait le 47ème festival Piano aux Jacobins. Un cloître plein à craquer a ménagé un véritable triomphe au grand pianiste espagnol Javier Perianas, natif de Nerva (province de Huelva, Andalousie), qui fut troisième lauréat du prestigieux concours Vianna-da-Motta en 2001. Un programme musical d’une intelligence et d’une subtilité particulières a réuni des pièces de Frédéric Chopin et des grands compositeurs espagnols Manuel de Falla et Isaac Albéniz.
La célébration du 150ème anniversaire de la naissance de Manuel de Falla constitue à l’évidence l’un des éléments importants de la présence du grand compositeur espagnol comme pierre angulaire de ce récital inaugural.
Il faut avant tout admirer le toucher généreux et coloré de Javier Perianes, ses choix de phrasés, la dynamique impressionnante de son jeu qui alimentent ainsi la vitalité de toutes ses interprétations.
Il faut surtout souligner la structure et l’organisation du programme qui témoignent d’une réflexion et d’une finesse imaginatives dont la logique apparaît au fur et à mesure du déroulement du concert. Toute la première partie de cette soirée se présente comme la succession de dialogues musicaux aux tonalités parfaitement ajustées entre Manuel de Falla et Frédéric Chopin, sortes de confrontations révélatrices qui témoignent de liens inattendus et néanmoins particulièrement éloquents entre ces deux créateurs. Paradoxalement, dans chaque dialogue, c’est la pièce du compositeur espagnol qui précède celle du génial Polonais ! Cette première partie se déroule sans interruption. Le public, comme fasciné, retient ses applaudissements jusqu’à la fin de toute la séquence.
Le premier de ces dialogues s’ouvre sur la poésie pure du Nocturno de Falla que prolonge sans rupture le Nocturne op. 27 n° 2 de Chopin dont l’amplification réconforte. Trois Mazurkas se succèdent. La première, signée Falla, distille une certaine inquiétude que l’interprète enchaîne subtilement avec les réponses contrastées des Mazurkas op. 7 n° 2 et op. 67 n° 1 de Chopin.
La séquence suivante oppose la Serenata Andaluza, vive et colorée, de Falla, à la Valse op. 34 n° 2 en la mineur, de Chopin. Le pianiste exalte avec finesse le lyrisme rêveur de cette valse, l’une des préférées de Chopin.
La dernière séquence de ce dialogue évoque le monde du chant. Le balancement nostalgique de Canción, de Manuel de Falla, s’enchaîne tout naturellement avec la tendre Berceuse de Frédéric Chopin.

La seconde partie du concert est consacrée aux échanges intra-ibériques entre les deux compositeurs majeurs de l’Espagne, Manuel de Falla et Isaac Albéniz. Du premier, les Cuatro piezas españolas (Aragonesa, Cubana, Montañesa, Andaluza) sont illuminées par le jeu coloré et brillant de l’interprète. Ce cycle pour piano, composé en 1907 et 1908, est précisément dédié à Albéniz. Sous les doigts habiles de Javier Perianes, le rythme y tient une place dominante.
Du grand pianiste virtuose Isaac Albéniz, quatre extraits de la célèbre suite pour piano Iberia, écrite entre 1905 et 1909, dialoguent ensuite avec Falla. Evocación – El Polo – Almería- Triana déploient alors leurs sortilèges variés. Joie débridée et rêves nostalgiques alternent dans un déploiement pianistique impressionnant. Si Javier Perianes rend pleine justice aux exploits techniques requis par certains passages, ce n’est jamais au détriment de la profonde musicalité de son jeu parfaitement maîtrisé.
Le public enthousiaste réclame un prolongement de cette soirée flamboyante. Prolongement que le pianiste accorde avec générosité. Il joue d’abord Sevilla, extraite de la Suite Española d’Isaac Albéniz puis la célébrissime Danse rituelle du feu du ballet L’Amour sorcier (titre original El amor brujo) de Manuel de Falla. La pièce embrase véritablement le public qui acclame le pianiste par une ovation debout.
Une ouverture véritablement éblouissante pour ce 47ème festival !
Serge Chauzy
