Il y a 90 ans, le 18 août 1936 était assassiné Federico García Lorca, l’un des plus grands poètes du XXème siècle. «Le crime a eu lieu à Grenade, dans sa Grenade…1 » écrivait l’autre grand poète Manuel Machado, qui repose à Collioure, fuyant cette terre devenue inhospitalière. Poète, dramaturge, musicien, Lorca fut la voix libre de la fabuleuse « génération de 1927 ». Les hommages se sont multipliés aux quatre coins du monde avec pour leitmotiv : Federico García Lorca n’est pas mort, il est vivant dans toutes les bibliothèques du monde. Cet écho tardif du 37ème Festival Flamenco de Mont de Marsan, se veut notre hommage personnel en ce jour anniversaire.
le Festival Arte Flamenco présente ce qu’il y a de plus pur, de plus authentique dans le domaine du flamenco, tour en ouvrant largement ses portes à une vision plus contemporaine. Il est parmi les plus grands festivals de cette culture, à la hauteur, voire plus de ce que l’on peut voir et entendre à Séville, Jerez et autres hauts lieux du flamenco.
LLÁMAME LORCA – Manuel Liñán
C’est à Manuel Liñán que revenait l’honneur d’ouvrir ce Festival. Et, en cette année de commémoration lorquienne, plusieurs évènements culturels, en particulier à Grenade, ont fait référence au poète. Et Manuel Liñán, grenadin lui-même, a conçu une œuvre d’une puissance extraordinaire. Son spectacle «Llámame Lorca » (Appelle-moi Lorca) est un hommage vibrant à Lorca, dans toutes ses dimensions : poète, dramaturge, musicien, peintre, passionné de flamenco, homme amoureux enfin, aux prises avec les interdits de la société de l’époque. Le rideau s’ouvre sur l’ensemble de la troupe ( tous sont de Grenade), vêtue du costume noir, chemise immaculée, fleur blanche à la boutonnière, référence parfaite à la figure de Lorca jeune. En fond de scène une immense toile blanche la traverse de cour à jardin. Les danseuses évoluent dans un zapateado qui claque comme un cri, dans un ensemble parfait, qui démontre, si besoin était, la parfaite maîtrise du chorégraphe dans la composition des ensembles. Un danseur, pinceau en main, fait éclater une fleur noire, qui par la suite deviendra la bouche ouverte d’une guitare ornée de six cordes rouges, tressées par les danseuses. La poésie s’invite alors, avec Curro Albaicín qui récite le Romance a la luna, luna, tandis que José Maldonado, danseur de la Compagnie, reprend le pinceau pour orner la toile d’une lune bien ronde, autre symbole si propre à Lorca. Il continuera, tout au long du spectacle à y inscrire, toute cette symbologie lorquienne : l’œil rêveur du poète d’où coulera une larme rouge sang, ce pistolet minuscule d’où s’échappe la ligne rouge de la mort, le rideau tombera sur l’image saisissante de ce résumé de vie, tandis qu’un tapis de jupes rouges souligne le réseau noir des lignes. Noir, rouge et blanc serons les constantes de ce spectacle, habillant autant les danseurs que les musiciens ou les chanteurs.

«Llámame Lorca » Chor. Manuel Liñan – © Michel Grezels
La musique elle-même est un hommage à Lorca. La fabuleuse guitare de José Fermín égrène soleas, alegrías, tangos ou fandangos, dans lesquels se glisse comme un murmure quelques œuvres mises en musique par Lorca : Los cuatro muleros, En Café de Chinitas ou encore Las tres morillas. Mais la danse n’est pas en reste, pas avec Manuel Liñán. Ainsi son zapateado accompagné par une guitare électrique ou encore ce pas de deux avec José Maldonado, qui évoque les amours interdites, dans une chorégraphie épurée soulignant le drame vécu par le poète. Et l’on sait l’amour que porte le chorégraphe à la danse avec la bata de cola, cette robe flamenca dont les volants s’étirent en une volumineuse traine. Et le danseur nous fait une démonstration endiablée de l’art et la manière de se servir d’un mantón et d’innombrables volants. Manuel Liñán est à l’heure actuelle l’un des grands danseurs et des grands chorégraphes de la génération actuelle qui, tout en continuant la longue et belle tradition du flamenco, savent y introduire la contemporanéité propre au monde qui les entourent, sans jamais détruire l’hier au profit de l’aujourd’hui.

«Llámame Lorca » – Manuel Liñan – © Michel Grezels
La suite des spectacles, si elle n’illustre pas parfaitement la vie et l’œuvre du poète, n’échappe pas à l’amour du flamenco, de la musique et de la danse flamenca qui lui était si chers.
ALTER EGO – Alfonso Losa
Très différent nous apparaît le spectacle que nous propose Alfonso Losa. Le danseur et chorégraphe madrilène, que nous avions pu admirer dans le rôle terrible de Pedrosa dans le Mariana Pineda de Patricia Gurerrero l’an dernier (déjà Lorca !), nous donne ici une tout autre facette de son immense talent. Dans une scénographie sobre, ayant pour tout décor quatre chaises qui évoluent selon le déroulé du ballet, le chorégraphe démonte le mécanisme qui permet à un couple de trouver son Alter Ego. S’engage, dès le début du ballet un face à face entre les deux danseurs, Paula Comitre et Alfonso Losada. Dans un premier temps chacun, tour à tour, exprime et montre sa propre personnalité. Leur danse marque pleinement cette différence, Alfonso Losada fait preuve d’une technique incroyable d’audace, de force, d’énergie vitale, amenant cette vision contemporaine du flamenco qu’il défend si bien. Paula Comitre a la même audace, mais le raffinement de sa danse, sa grâce font le juste contrepoint face à son partenaire. Vient ensuite un moment suspendu où la musique se tait, seul règne le silence et tout se concentre sur les danseurs. C’est l’instant où l’on découvre l’autre, où l’on découvre les différences mais aussi les ressemblances, tout ce que l’on apporte à l’autre, le moment où l’on se livre à l’autre. Cet instant se termine sur une magnifique image du couple sous une lumière qui les enveloppe, les unis, les coupe de ce qui n’est pas eux.

Alter Ego – Paula Comitre – Alfonso Losa – © Michel Grezels
La musique , le chant revient enfin et avec eux, l’Alter Ego enfin trouvé, la danse ensemble, l’accord des mêmes pas, le mimétisme s’installe, incarné par l’échange de vêtements entre les danseurs. C’est une véritable leçon de flamenco que nous ont donné ici les deux protagonistes, magnifiquement secondé par la musique et le chant interprété ici par une chanteuse et un chanteur, chose peu habituelle dans le flamenco, mais qui renforce encore cette dualité voulue par le chorégraphe. C’est une belle histoire que nous ont contée Alfonso Losada et Paula Comitre, une histoire de quête de l’autre tout autant que de soi, avec cette passion, cette intensité qu’exprime le flamenco à travers la danse, la musique et le chant, lorsqu’il est porté par des artistes d’exception. Alfonso Losada démontre ici encore l’étendue de ses qualités de danseur et de chorégraphes. Ne dit-il pas que « La danse est mon équilibre. Je danse par nécessité »
BABEL,TORRE VIVA – David Coria
David Coria, le sévillan, a le flamenco dans le sang, c’est évident ! Entré dans le flamenco d’une façon très traditionnelle, à quinze ans il fait ses armes avec Antonio Ruiz, avant d’intégrer à dix-huit ans le tout nouveau Ballet National d’Espagne que dirige alors Antonio Gades, dont l’influence est manifeste. Puis il parcourt d’autres voix, et travaille avec Rafaela Carrasco et Rocío Molina, qui elles-mêmes explorent une autre façon d’aborder le flamenco. Ce qui le pousse, lui aussi, à trouver d’autres manières de danser, sans jamais oublier les fondamentaux du flamenco. Son spectacle, Babel Torre Viva, reprend le mythe biblique de cette tour singulière qui s’écroule car les hommes, ayant offensé Dieu par leur présomption, ne parlent plus le même langage et laisse place à la discorde. Cette universalité perdue, David Coria la fait renaitre grâce à sa troupe composée de danseurs de nationalités diverses : russe, japonaise, chilienne, italienne, israélienne ou encore nord-américaine. Tous ont comme point d’union leur amour de la danse flamenca, et tous venus à Séville pour se perfectionner dans cet art. Tout commence par le long cortège des danseurs qui peu à peu hissent l’un des danseuses vers le sommet, l’ensemble s’écroule, mais la troupe fait corps et continue à danser. Puis les pieds, nus jusqu’alors, chaussent les chaussures de danse et le mythe s’estompent pour laisser place à l’expression la plus forte du flamenco, accompagnée par les sonorités plus contemporaines d’une guitare basse et d’un saxo. David Coria se lance alors dans un solo qui met en lumière toutes ses qualités : une virtuosité incroyable, l’énergie confondante de son zapateado, son corps tout entier si tourné vers la danse que l’on croît assister à une véritable transe

Babel Torre Viva – David Coria – © Annie Rodriguez
Puis le collectif reprend ses droits, la tradition revient avec les castagnettes aux doigts des danseurs. De courts solos se succèdent, certains teintés de réminiscences de danses traditionnelles venues d’ailleurs. Puis vient le deuxième solo de David Coria, véritable mano à mano avec David Lagos, dont le chant décuple l’intensité de la danse jusqu’à l’épuisement. Cette Tour de Babel si cosmopolite tant par ses interprètes que par la diversité des influences musicales qui la compose, que nous offre le chorégraphe, contrairement au mythe, apporte une nouvelle espérance : la danse devient le langage universel qui efface toutes les divergences, fédère et fait naître l’idée de partage. Une véritable leçon pour notre monde si divisé et si violent.
MAGNIFICAT – María Moreno
Magnificat est le chant de la Vierge Marie, enceinte de Jésus, lors de la Visitation à sa Cousine Elisabeth, enceinte de Saint Jean Baptiste. María Moreno a fait de cet épisode une fête dans la plus pure tradition andalouse. Elle danse la joie de deux femmes qui portent la vie. Elle apparait sur scène, enveloppée des volants roses d’une bata de cola, précédée d’un tambourin accompagnant le chant des Campanilleros, ce chant ancestral qui annonçait dans les villages l’heure du Rosaire de l’Aurore, avant d’être aujourd’hui un villancico, un chant de Noël célébrant la naissance de Jésus. Le ton est donné : le spectacle sera festif. Et il l’est, comme peut l’être une fête familiale où tout n’est que joie, rires et plaisanterie. María Moreno occupe la scène sans discontinuer, si ce n’est que pour changer de costume et troquer ses volants pour une jupe virevoltante, découvrant des bas rouges, assortis à ses chaussures et aux rubans qui ornent sa coiffure. Couleur annonciatrice déjà de la Passion du Christ ? La danseuse nous répond : « c’est, pour moi, la couleur du flamenco, mais pourquoi pas ? ». Et elle danse avec passion, avec frénésie, un torrent d’énergie, parfois sauvage, mais toujours touchée par la grâce. Sa technique, quel que soit le palo qui l’accompagne, est absolument parfaite. Sa maîtrise de l’usage du mantón, ce châle brodé qu’elle manie avec adresse dans le silence de la scène, est remarquable.

Magnificat – Maria Moreno – © Annie Rodriguez
Rosa Romero campe une Elisabeth qui n’est pas en reste. Actrice, chanteuse et performeuse, elle est la complice rêvée de la danseuse. Joyeuse, interagissant avec le public dont les rires résonnent à ses mots d’esprit. Les musiciens qui l’accompagnent tant Raúl Cantizano à la guitare, Roberto Jaén aux palmas et Miguel Lavi au chant offrent par leur talent, un écrin magnifique à María Moreno et son Magnificat. Nous avons retrouvé cette analyse de Dietrich Bonhoeffer, pasteur luthérien exécuté par les nazis, qui nous semble être la parfaite illustration de ce spectacle : « Ce cantique de Marie est le plus passionné, le plus sauvage, on pourrait presque dire le cantique de l’Avent le plus révolutionnaire qui ait jamais été chanté. Ce n’est pas la douce, tendre, rêveuse Marie comme on la voit sur les images, c’est la femme passionnée, emportée, fière, enthousiaste qui parle ici. »
Annie Rodriguez
1. Traduit de l’espagnol par Sylvie Sesé-Léger et Bernard Sesé -In, « Anthologie bilingue de la poésie espagnole » _-Editions Gallimard (La Pléiade), 1995
