Danse

Une somptueuse entrée au répertoire

De tradition anglo-saxonne, le chorégraphe sud-africain John Cranko découvrit Eugène Onéguine, le roman en vers de Pouchkine, dans les années 1950. Le coup de foudre fut immédiat et donna naissance en 1965 à l’un de ses ballets les plus aboutis. L’Opéra de Paris vient de l’inscrire à son répertoire.
Comment ne pas être interpellé par les sombres nuées qui entourent ce ballet. Bien sûr, l’argument est intrinsèquement tragique et ce duel entre amis qui voit la disparition du jeune poète Lenski n’est pas sans rappeler la mort violente, dans les mêmes circonstances, de Pouchkine lui-même, alors à peine âgé de 38 ans. C’est aussi en pleine ascension artistique que John Cranko et Kurt-Heinz Stolze croisèrent la camarde.

José Martinez (Onéguine) et Dorothée Gilbert (Tatiana)

– Crédit photo Sébastien Mathé –

Le premier avait 46 ans lorsqu’il fut fauché par une crise cardiaque, le second, son conseiller musical, mit fin à ses jours à l’aube de ses 44 ans…

C’est à ce dernier que nous devons les arrangements et l’orchestration de l’Onéguine de John Cranko. Le piège dans lequel il n’est pas tombé était, de toute évidence, d’emprunter à la partition de l’opéra de Tchaïkovski, Eugène Onéguine, authentique chef-d’œuvre de l’art lyrique. Kurt-Heinz Stolze est donc allé puiser dans d’autres œuvres de Tchaïkovski, la plupart du temps qu’il va orchestrer. C’est particulièrement dans les pièces pour piano que le musicien a trouvé les trois quart de sa matière, complétant la partition avec des extraits des Saisons, des Caprices d’Oxane, du Roméo et Juliette et de Francesca da Rimini. Kurt-Heinz Stolze est resté très proche du style d’écriture de Tchaïkovski, soutenant avant tout le formidable crescendo dramatique de cette action.

Pour régler cette importante entrée au répertoire, Brigitte Lefèvre a fait appel à Reid Anderson, danseur canadien, depuis 1996 directeur artistique du Ballet de Stuttgart, compagnie qu’il rejoint à l’âge de 18 ans à la demande de John Cranko et dans laquelle il se produira pendant 17 ans ! « Cela fait quarante ans que je chemine avec ce ballet (Onéguine) », aime à dire Reid Anderson, ajoutant « il est devenu une partie de moi-même ». Le Ballet de l’Opéra de Paris ne pouvait trouver meilleur guide.

Les décors de tulle peints et les costumes de Jürgen Rose immergent le spectacle dans un univers aux teintes crépusculaires, comme fanées, tout à la fois empreint de faste et lourd de tradition. A Lenski revient la redingote claire et les collants blancs du poète lumineux. Face à lui, tout de noir vêtu, Onéguine évoluera tel l’ange de la mort.

Un plateau exceptionnel

John Cranko n’a pas révolutionné la danse. Sa grammaire chorégraphique est, somme toute, relativement classique, incluant de nombreux portés. Son génie, comme le soulignait Maurice Béjart, réside dans son sens du théâtre, cette faculté formidablement émotionnante de parler simplement de l’homme, de ses joies, ses peines, ses amours et ses rêves. Onéguine est le paradigme de ce génie.Deux étoiles se partageaient ce soir-là, les rôles principaux.

José Martinez (Onéguine)

– Crédit photo Sébastien Mathé –

Dans le rôle de Tatiana, Dorothée Gilbert incarne à la perfection, n’ayons pas peur des mots, cette jeune fille éperdue d’amour pour un homme blasé de tout, pétri d’orgueil et profondément malsain. Maîtrisant avec un cran incroyable de prodigieux envols se terminant par des arabesques aériennes d’une remarquable fluidité, elle s’abandonne aux bras d’Onéguine dans un pas deux onirique formidable d’enthousiasme, de langueur et de féminité.

Dominant par la raison sa passion pour cet homme, elle sera dans le dernier acte une Tatiana bouleversante de renoncement.

Face à elle, José Martinez impose un Onéguine d’une incommensurable froideur. Danseur virtuose s’il en est, il assure, à tous les sens de ce terme, toute la complexité technique de ses rencontres avec Tatiana, en même temps qu’il compose, in fine et trop tard, cet être abject mais repentant, enfin conquis par l’amour. Magistral !

Si Eve Grinsztajn (Première Danseuse) est une Olga toute en espièglerie, il revient à Audric Bezard (Sujet) d’endosser les collants de Lenski, personnage autrement complexe, trahi dans son amour comme dans son amitié, douloureux et meurtri. Une belle variation et un joli pas de deux permettent de suivre la sérieuse évolution de cet artiste qui habite ici son personnage avec une candeur, une profondeur en même temps qu’un désarroi complètement hallucinants.

Le Prince Grémine avait l’athlétique, impressionnante et noble allure de Vincent Cordier (Coryphée).

Saluons aussi comme il convient l’entier Corps de Ballet pour sa parfaite maîtrise des nombreux ensembles qui jalonnent ce spectacle.

L’Orchestre de l’Opéra de Paris était placé sous la direction ô combien experte de James Tuggle, directeur musical du Ballet de Stuttgart.

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