L’Opéra national du Capitole de Toulouse reprend la Salomé de Richard Strauss en cette fin mai 2026, relevant en cela plusieurs défis. En effet, cet opéra ne peut se concevoir sans un grand, très grand orchestre, et il n’est pas question ici seulement de nombre de musiciens. Salomé est un opéra intensément intimiste pouvant donner lieu à de multiples et parfois sulfureuses interprétations scéniques. Enfin il y a la problématique du rôle-titre. Et sur ce point le Capitole à un beau palmarès historique au premier rang duquel figure en majesté Inge Borkh (1955), Karan Armstrong (1978/1979…), enfin Camilla Nylund (2009). Autant de défis à relever ! D’autant que Marie-Adeline Henry a quitté la production quelques jours avant la pré-générale !! Certes Christophe Ghristi connaît parfaitement son métier et les aléas qu’il comporte, mais tout de même ! Ce sont donc deux sopranos qui chantent ces reprises. Nous allons bien sûr y revenir.
Le défi de la mise en scène
Christophe Ghristi offre ici sa première mise en scène au baryton allemand Matthias Goerne. Il y a longtemps que ce célèbre chanteur de lieder caressait le projet. Le décor d’Hernán Peñuela nous plonge dans les bas-fonds du palais d’Hérode. Un escalier à flan de paroi assure la circulation des personnages principaux alors que des portes plus ou moins dérobées organisent celle des soldats. Au centre, lumineuse, l’entrée du puit dans lequel croupit le prophète. Les costumes de Christof Cremer distinguent les classes sociales et les fonctions. L’arrivée sur scène de Jochanaan en tenue immaculée d’un blanc aveuglant faisant écho à sa virginité et à son statut d’élu est une grande réussite. Les magnifiques lumières de Vinicio Cheli sont chargées de donner un supplément d’âme à ce no mans land de l’horreur. La direction d’acteur de Matthias Goerne illustre les conflits que traversent tous les personnages du drame. L’un des grands moments du spectacle, toujours très attendu, est assurément la fameuse danse des sept voiles qui coûtera sa vie à Jochanaan. Ici aussi, pour de multiples raisons, de nombreuses variations ont vu le jour. Celle qu’a réglée Beate Vollack, directrice de la danse du Capitole, est pour le moins malaisante. En effet, en lieu et place de la danse lascive que suggère la musique, nous assistons au viol collectif de Salomé livrée par Hérode à ses soldats. Ce qui en fait ne peut que nourrir la haine de Salomé envers son beau-père…

Le défi des chanteurs : Nicole Chevalier et Jérôme Boutillier, un duo impérial
Appelée en dernière minute, la soprano américaine Nicole Chevalier chantait Traviata à Bâle le jeudi, Salomé à Toulouse le vendredi et repartait aussitôt à Bâle pour une dernière Traviata ! Un exploit réalisable qu’avec la certitude d’une technique en acier. Ce qui est le cas. Bien sûr elle connaissait le rôle, sans pour l’avoir à son répertoire couramment. L’organe est puissant sur toute la tessiture très large d’ailleurs que réclame le rôle, avec des aigus tranchants. Ce qui n’empêche pas l’artiste de parer son chant de magnifiques demi-teintes. En dehors de « l’exploit » il faut saluer aussi le talent de cette cantatrice. La remplaçant pour la Générale et la représentation du dimanche 24 mai, la soprano suisse Flurina Stucki fait valoir, outre un aigu imparable d’autorité que l’interprète sait moduler dans de soyeuses nuances, un tempérament de feu et une présence quasi « inquiétante » sur le plateau, traduisant la psychopathe qui sommeille au plus profond de la fille d’Hérodias.

Jérôme Boutillier chantait pour la première fois non seulement en allemand mais aussi le rôle de Jochanaan. Si l’on a connu des timbres plus sombres, force est de reconnaître que le cuivre, le métal et la puissance de projection de son baryton sur toute la longueur d’un ambitus largement sollicité dans tous les registres font ici merveille. Dans son costume de lumière qui n’est pas sans rappeler celui d’un célèbre chevalier wagnérien, lui aussi élu, il déploie sans faillir un phrasé somptueux de longueur. Ses malédictions ont fait frissonner tant leur accent avait l’ampleur d’une autre dimension. Nikolai Schukoff est l’Hérode que l’on attendait, incisif, veule, perdu, désemparé, toute une panoplie finalement peu reluisante que l’artiste illustre au travers d’un ténor vaillant et sans limites. Sophie Koch sait animer le rôle d’Hérodias, somme toute plus modeste mais qu’elle pare d’un mezzo aux couleurs crépusculaires. Fabien Hyon, que nous retrouverons sur cette scène en fin de saison dans le rôle de Don José, prête son ténor courageux et vibrant à Narraboth, celui qui mourra de trop aimer Salomé. Fabienne Hasler confie son séduisant contraltino au Page d’Hérodias. Il faut aussi souligner ici l’extrême qualité des autres rôles : soldats, nazaréens, cappadocien et juifs, ces derniers ayant en charge l’un des moments-clés de cette mise en scène puisque ce sont eux, et non le traditionnel bourreau, qui remontent le corps, entier, du prophète à moitié nu et l’installent en ricanant dans une position christique afin que Salomé puisse enfin assouvir ses désirs les plus morbides.

Le défi de l’orchestre : un torrent de lave
Débordant dans les loges d’avant-scène, l’Orchestre du Capitole, frôlant la centaine d’instrumentistes, fait ruisseler un torrent de lave. Franck Beermann nous donne ici à entendre l’une des plus telluriques partitions de Richard Strauss dans une version quasi symphonique réclamant au plateau vocal d’aller tutoyer ses frontières. Seules de très grandes formations peuvent rendre pleinement justice à une telle écriture, dans toute la complexité des timbres, des dynamiques et des phrasés. Une véritable et légitime ovation salue chaque soir la phalange toulousaine et le maître allemand.
Robert Pénavayre
Photos : Mirco Magliocca
Représentations à venir : 26, 29 et 31 mai 2026
Renseignements et réservations : www.opera.toulouse.fr
