La saison 26/27 de l’Opéra national du Capitole est annoncée. Christophe Ghristi, son Directeur artistique, nous en dévoile ici la substantifique essence. Rien n’est dû au hasard mais plutôt à des choix précis et documentés se doublant d’une gestion rigoureuse du patrimoine capitolin. Avec un unique objectif : le public.
Rencontre.
Classictoulouse : Nous sommes en plein mitan de la saison 25/26. Quel regard portez-vous sur le début de cette saison ?
Christophe Ghristi : Ma première réflexion est mathématique. Tous les spectacles donnés au Capitole, opéras, récitals et ballets, ont été joués à guichet fermé depuis le début de cette saison. Il en est de même pour Otello le mois prochain et Salomé prend le même chemin. Un pareil succès est exaltant, vous en conviendrez ! Ce qui est magnifique, c’est la confiance de notre public, qui a fait un triomphe à La Passagère ou aux soirées de création du ballet. Et je peux compter sur son soutien lors des changements inattendus de distribution, comme ça a été le cas pour Lucia di Lammermoor.
Juste un mot pour avoir votre réflexion quant à la sortie de l’acteur franco-américain Timothée Chalamet clamant haut et fort que l’opéra et le ballet étaient des arts obsolètes.
Je n’ai pas souhaité réagir institutionnellement sur cette histoire. Mais puisque vous me posez la question…. Il n’y aurait pas de musées sans Titien, Rembrandt, Rubens, Velasquez, etc. Il n’y aurait pas d’opéras si Mozart, Wagner, Verdi, Rossini, Massenet et bien d’autres n’avaient pas existé. La raison même de ces institutions est de faire vivre et de protéger les plus grandes œuvres de l’esprit, au même titre d’ailleurs que les œuvres de Shakespeare, Cervantès, par exemple. Les noms que je viens d’énumérer se passent de commentaires autres. J’imagine à peine la réaction de metteurs en scène de cinéma fabuleux comme Visconti, Zeffirelli, Wenders, Bergman, Fellini et Chéreau. Pour tout vous dire, cette sortie est un non-sujet.
Venons-en à cette nouvelle saison. Un mot pour la qualifier
Tellurique, car elle convoque autant les passions que les forces élémentaires et le surnaturel. Les œuvres programmées illustrent le genre opéra dans toute son intensité. Pour le ballet, je dirais plutôt flamboyante : je pense notamment à la création de Benjamin Pech, magnifique Etoile de l’Opéra de Paris et à présent co-directeur du ballet de l’Opéra de Rome, Les Trois Mousquetaires ! Ce sera un ballet d’intrigues amoureuses et politiques, un ballet de cape et d’épée, porté par la musique de Camille Saint-Saëns ! Et puis des grandes œuvres chorégraphiques de George Balanchine, Peter Martins, Hans Van Manen… Mais je sais que vous allez interroger par ailleurs l’également flamboyante Beate Vollack, la directrice du ballet !

La magnifique peinture qui illustre la première de couverture de la plaquette semble être un oiseau de feu ressemblant à un phénix. Un message ?
Nous invitons chaque année le peintre Augustin Frison-Roche à illustrer notre plaquette. Loin de toute abstraction ou provocation, cet artiste convoque dans son œuvre la beauté, la grandeur, la puissance positive. Le message est là incontestablement.
Sans compter les tournées que vous accueillez, le casting vocal de cette saison invite 70 artistes lyriques, plus 7 chefs d’orchestre et autant d’équipes de productions. Comment avez-vous construit cette saison ?
Cette saison met au programme des œuvres d’une force colossale qui sont toutes considérées comme des phares du genre lyrique. Une autre caractéristique est que, à part Le Barbier de Séville, ces ouvrages sont absents du Capitole depuis très longtemps ou y sont venus tard. Quant à la construction, c’est le croisement de plusieurs volontés : choisir des œuvres puissantes du 20e siècle, ce sera Peter Grimes, donner chaque année un grand ouvrage allemand, ce sera Lohengrin, afficher des productions qui ont déjà leur public, ce sera Rusalka, la volonté d’utiliser le stock de nos productions, ce seront Le Barbier de Séville et Médée, et d’en faire chaque fois un évènement. Il y a aussi un paramètre très fort qui attire le public au Capitole, c’est la curiosité en même temps que l’envie de la découverte, ce sera Le Roi Arthus, pour la première fois dans cette maison. La construction d’une saison se fait dans un temps long et de manière progressive. Et puis ce sont des œuvres que j’aime profondément. Cinq langues différentes vont se croiser au cours de cette saison et nous faire parcourir trois siècles de création lyrique. L’histoire qui s’est nouée entre le Capitole et son public nous oblige car il existe à présent une jubilation réciproque entre les spectateurs et ce théâtre.
Vous revenez ouvrir la saison avec une reprise de Rusalka dans la mise en scène de Stefano Poda créée ici même en octobre 2022, avec une distribution totalement ou presque nouvelle, y compris la direction d’orchestre, Frank Beermann cédant sa place à Giacomo Sagripanti
Le jour de la dernière de Rusalka il y a quatre ans, je savais déjà que j’allais l’afficher à nouveau, et rapidement, car beaucoup de spectateurs voulaient déjà la revoir et ceux qui ne l’avaient pas vue me la réclamaient. Cet opéra a été filmé de manière admirable pour le cinéma par Frédéric Savoir. Ce film est aujourd’hui projeté avec un immense succès dans toute l’Europe. J’ai souhaité changer complètement le casting car, même si c’est le même ouvrage, ce sera ainsi un spectacle différent. Ce sera fascinant de voir comment une toute nouvelle équipe s’approprie cette œuvre dans une telle production.
Deux Médée vont se faire écho, l’une en début de saison, signée Charpentier, l’autre en fin de saison composée par Cherubini. Ce n’est pas un hasard.
Et pourtant, oui, c’est un hasard, ou presque… Premièrement je voulais présenter l’œuvre de Charpentier, un ouvrage absolument gigantesque, et l’inscrire ainsi au répertoire du Capitole. J’espère pouvoir un jour la présenter en scénique. J’ai immédiatement adhéré au projet de Stéphane Puget, directeur musical de l’ensemble Les Epopées. Il fait un travail admirable et il a prononcé le nom magique de Marie-Nicole Lemieux pour incarner la terrible magicienne ! Je suis ravi aussi de retrouver le ténor tchèque Petr Nekoranec, bien connu du public toulousain. Quant au chef-d’œuvre de Cherubini, la très belle production de Yannis Kokkos est dans notre stock et j’attendais la bonne occasion de la représenter.

Peter Grimes a fait son entrée au répertoire du Capitole en février 2002 et n’a plus été depuis à l’affiche. Vous le reprenez cette année
C’est l’un des ouvrages les plus importants du 20e siècle, un opéra que l’on devrait présenter plus souvent. Peter Grimes nous interpelle de manière hallucinante aujourd’hui. Ce Britten a sa place dans les programmations au même titre qu’un grand Verdi ou un grand Mozart. La forme opératique de Peter Grimes en fait vraiment, de par son livret, sa partition et les moyens gigantesques qu’elle convoque en tant que chœur, orchestre, décors, etc., l’illustration même de l’art total tel que théorisé par Wagner. Et nous avons la chance au Capitole d’avoir les artistes qui répondent à une pareille exigence. Nous présenterons la production de référence de David Alden, le grand metteur en scène américain, directement venue de l’English National Opera. C’est une production fabuleuse, organiquement fidèle à l’œuvre. Ce sera aussi un grand moment pour notre chœur !
Autre grand retour, celui de Lohengrin qui, en fait, n’a plus figuré au fronton du Capitole depuis plus d’un demi-siècle, si l’on excepte la version concert qui en a été donnée à la Halle aux grains en 1995 car le Capitole était en travaux. Ce retour se fait en majesté dans le cadre d’une coproduction avec Montpellier, confiée à Michel Fau et Michele Spotti
Pour tout vous dire je cherchais à monter Lohengrin depuis que je suis arrivé à Toulouse. J’attendais que les planètes s’alignent. C’est fait ! Ma passion pour Lohengrin est sans limite. C’est une œuvre sauvage, d’une beauté surnaturelle, très contrastée, conjuguant un univers romantique à la noirceur des ténèbres. C’est l’opéra en tant que genre dans toute sa splendeur : magie, passions humaines, Moyen-âge fantasmé, et la plus belle musique du monde, une musique que l’on peut mettre en écho avec celle de Tristan et Isolde et Parsifal. Encore une fois, le Capitole peut s’appuyer sur des phalanges d’exception pour rendre justice à cet ouvrage, un ouvrage très sensuel, voire érotique si nous nous référons au personnage d’Ortrud. Je souhaitais lui donner les couleurs du Sud car c’est une œuvre d’une aveuglante luminosité. J’ai donc construit petit à petit une équipe musicale plus italienne que germanique. C’est ainsi que Michele Spotti dirigera ici son premier Lohengrin. Elsa sera également italienne, il s’agit de Chiara Isotton, un véritable grand lyrique. Ce sera son premier Wagner. C’est le ténor espagnol Airam Hernandez, un familier du Capitole, qui lui donnera la réplique de son timbre solaire. Il a exactement le format – si rare ! – pour ces emplois. Pour une nouvelle étape dans sa carrière, après Kundry et Isolde ici même, Sophie Koch abordera le personnage maléfique d’Ortrud. J’ai proposé à Michel Fau la mise en scène de ce spectacle. Cet artiste fait chez nous un parcours très singulier. Il a un imaginaire d’une rare puissance mais il le met toujours au service de l’œuvre. Cette fois, il fait appel au peintre Lilian Euzéby pour imaginer la dramaturgie de cet opéra magique et cauchemardesque.

Les reprises du Barbier de Séville vont être l’occasion de faire connaissance avec de nombreux nouveaux venus sur notre scène
En plus d’un éclectisme indiscutable dans sa programmation, le Capitole est aussi la plus italienne des scènes françaises quant aux artistes qu’il invite, que ce soit metteur en scène, chef d’orchestre ou chanteurs. Ce Barbier en est un nouvel exemple avec le maestro Alfonso Todisco, le ténor Dave Monaco, le baryton Vincenzo Taormina, les basses Giulio Mastrototaro, Ricardo Novaro et Adolfo Corrado. Deux françaises alterneront dans Rosine : Juliette Mey et Floriane Hasler. Si Floriane a déjà débuté au Capitole, nous accueillerons pour la première fois Juliette Mey, remarquable jeune artiste toulousaine, issue de la Maîtrise du Conservatoire où Mark Opstad fait un travail exemplaire.
Pour de multiples raisons, le grand événement lyrique qui va d’ailleurs largement dépasser le cadre local et hexagonal est certainement l’entrée au répertoire dans une nouvelle production du Roi Arthus d’Ernest Chausson, un opéra qui va signer le retour dans la fosse du chef Victorien Vanoosten.
Tout d’abord pour la qualité de l’œuvre, je voulais présenter cet ouvrage à Toulouse. Pardon pour la diversion mais je voudrais dire à présent qu’au 19e siècle, l’opéra est déjà une industrie avec tout ce que cela comporte de business. C’est comparable au cinéma actuellement. Il y a donc des compositeurs de « tube » : Massenet, Gounod, Verdi, Meyerbeer, Wagner, Bizet… Ils font vivre les théâtres. Et cela n’est pas du tout péjoratif. Et puis il y a les compositeurs « d’art et essai », comme l’on dit au cinéma. La plupart du temps, ils n’ont fait qu’un opéra dans leur vie, leur grande œuvre. Le plus célèbre est Claude Debussy et son Pelléas et Mélisande, l’autre est certainement Ernest Chausson et son Roi Arthus. Cet ouvrage se trouve à la croisée des chemins français et germaniques de par le professeur de Chausson qui était César Franck. Même si Chausson est fasciné par Wagner dont il va s’inspirer quant à la dramaturgie de son opéra, car on y retrouve autant Tristan que Parsifal et Lohengrin, il va écrire une partition tout à fait originale. C’est un opéra qui nous montre que la fidélité et la loyauté sont plus importantes que la passion, ce qui, vous en conviendrez, n’est pas l’apanage du monde lyrique. Le rôle d’Arthus est composé sur mesure pour le grand Stéphane Degout qui en fera sans doute une incarnation historique. Un mot encore pour préciser que nous avons confié cette production à Aurélien Bory en lui demandant d’aller puiser dans le stock de ses trois productions capitolines les éléments de décor, d’accessoire et de costume, ceci afin d’entrer dans le budget qui est alloué à cette maison et de créer ainsi une quatrième production. Plus que de recyclage, cette attitude, parfaitement comprise et adoptée avec enthousiasme par Aurélien Bory, est une forme de générosité, de reconnaissance et de respect par rapport à notre patrimoine.
Nouvelle production à nouveau pour Le Couronnement de Poppée
J’ai voulu retrouver un certain esprit d’aventure pour ce spectacle. Tout d’abord je pense qu’il convient de préciser que Monteverdi n’a pas été le seul à poser des notes sur cette partition. Nous sommes sur un travail d’atelier. En confiant la production à la jeune metteuse en scène Mathilde Etienne, je lui ai demandé d’envisager son travail comme un spectacle de tréteaux, comme un théâtre en train de naître. N’oublions pas que nous sommes en 1643. Je ne voulais pas de fosse d’orchestre afin que le spectacle se déroule sur toute l’étendue possible, proscénium inclus, tout en sachant que pour cet ouvrage, une vingtaine de musiciens sont suffisants. C’est Antoine Fontaine qui a en charge les décors et Jean-Daniel Vuillermoz les costumes. Quant à la distribution, elle est d’une jeunesse éclatante et elle nous permet de retrouver quelques membres de la famille capitoline : Adèle Charvet, Marie Perbost, Victoire Bunel, William Shelton, Adrien Mathonat entre autres.
Fin de saison éblouissante avec la reprise de la Médée de Cherubini dans une production maison créée en 2002, et là vous faites un immense cadeau au public toulousain en proposant à cette occasion la prise du rôle de Jason à Roberto Alagna
C’est une œuvre totalement tellurique. J’ai précieusement gardé dans nos entrepôts la production de Yannis Kokkos, créée à Toulouse en mai 2005. J’ai offert le rôle-titre à Karine Deshayes, qui ne l’a jamais chanté encore, et qui ainsi ajoutera un nouveau diamant à sa couronne belcantiste, après Adalgisa, Norma ou Armida. Cet opéra marquera le grand retour de Roberto Alagna, absent de notre scène depuis son Werther de 1997. C’est évidemment pour moi une grande émotion d’accueillir ce chanteur que j’adore, de plus dans un nouveau rôle. Je suis très fier d’afficher dans la même saison ces grandes figures de la vie lyrique française que sont Deshayes, Koch, Degout et Alagna, en même temps que de faire éclore de jeunes talents. Pour Medea, d’ailleurs, il y en aura un à la barre, un jeune chef péruvien de 28 ans, Dayner Tafur-Diaz, dont on va entendre beaucoup parler je vous garantis.
Alors que vos distributions se tiennent avec bonheur en dehors du star system, on ne peut pas en dire autant de la future saison de concert et récital : Josef Calleja, Asmik Grigorian, Rachel Willis-Sørensen, Cyrille Dubois et Nadine Sierra, celle-ci accompagnée par l’Orchestre de l’Opéra Royal de Versailles. Il n’y aura pas de places pour tout le monde assurément.
Je ne sais pas ce que c’est que le star system, je ne raisonne pas ainsi. Ce que je sais, c’est que je veux sans cesse offrir ce qu’il y a de mieux au public du Capitole. Je tenais à faire connaître aux Toulousains l’immense soprano Asmik Grigorian que toutes les plus grandes scènes de la planète se disputent. A son sujet j’aimerais souligner qu’elle connaît déjà Toulouse et son Capitole car, toute jeune, elle accompagnait son père, l’immense ténor arménien Gegam Grigorian, qui a souvent été à l’affiche du Capitole, en particulier dans La Force du Destin. Cyrille Dubois dans un programme Broadway, Vincenzo Costanzo pour un Noël napolitain, le ténor maltais Joseph Calleja, notre dernière Thaïs : Rachel Willis-Sørensen, tous ces somptueux interprètes sont de véritables cadeaux que nous faisons à notre cher public. Quant à la fabuleuse Nadine Sierra, j’ai saisi l’occasion de m’inscrire dans une tournée de l’Opéra de Versailles, avec qui nous entretenons une collaboration des plus fructueuses. Je ne pouvais pas laisser passer !

Vos souhaits les plus chers pour que l’avenir du Capitole continue de s’inscrire comme un outil d’émancipation du plus grand nombre dans la société toulousaine ?
Mon but est l’élévation de l’esprit par la fréquentation des plus immenses chefs-d’œuvre. Je constate ce chemin en parlant avec le public. A titre d’exemple, les retours très nombreux que j’ai eus après La Passagère me prouvent la légitimité et le bienfondé d’une pareille ambition. Tout le monde a compris notre but : admirer la beauté, le sens profond des choses, respirer l’air des chefs-d’œuvre, et faire tout cela dans la joie et l’émotion partagées. Nous devons donc être ici menés par une obligation d’exigence de chaque moment. Dans mon travail je n’ai qu’une obsession : le public. Toutes les personnes qui travaillent dans cette maison se doivent d’avoir le même objectif : rendre le public heureux et, quelque part, meilleur en lui donnant à fréquenter avec un maximum d’objectivité les plus grandes œuvres. Dans un monde qui s’ensauvage, cette mission est de plus en plus difficile, alors que la raison cède à la force dans de nombreux domaines, alors que l’idéologie étouffe la réflexion, une institution culturelle comme le Capitole devient un refuge de valeurs fondamentales.
Propos recueillis par Robert Pénavayre
