Danse

José Martinez, un Orphée de légende

Ces premières reprises de l’opéra Orphée et Eurydice de Gluck, dans la mise en scène chorégraphique signée Pina Bausch, étaient plus qu’attendues et ont connu un succès triomphal.

Chef d’œuvre absolu de l’opéra classique, cet ouvrage se décline sous deux versions. La première fut créée à Vienne, en allemand, en 1762 , proche du mythe, elle se termine par la mort d’Orphée. C’est celle-ci qui a été retenue par l’Opéra de Paris. La seconde version est française, elle fut créée à Paris en 1774 et fut dédiée à Marie Antoinette. Cette dernière, modifiée par le compositeur lui-même, préserve une fin heureuse voyant Amour unir Orphée à Eurydice.

La grande chorégraphe allemande s’est emparée de cet ouvrage dès 1975, époque à laquelle ses relectures provoquaient de retentissants scandales. C’est en 2005 que ce ballet fera son entrée au répertoire de l’Opéra de Paris avec un intérêt qui s’est transformé aujourd’hui en une véritable avalanche de triomphes.

L’idée de Pina Bausch a été de doubler le chœur (qui chante dans la fosse d’orchestre, tout de noir vêtu) et les trois interprètes de cet opéra (également en noir, mais sur scène) par des danseurs. Le corps de ballet se voit attribué la partie très importante de la phalange chorale et trois solistes doublent Orphée, Eurydice et Amour.Cette approche, passionnante s’il enest, doit être mise en perspective avec lamodernité de Gluck, (il fut à l’origine de la fameuse Querelle des Bouffons)

José Martinez, Orphée christique au faîte de son art (Crédit : Maarten Vanden Abeele)

réclamant à ses interprètes, lors de la création, il y a plus de deux siècles tout de même, de proférer des cris à voix nue à certains moments, et ce afin de matérialiser dramatiquement et corporellement, en dehors de toute technique vocale, la souffrance et le désespoir.

Cette quête « d’incarnation » trouve ici un authentique et parfait aboutissement. A la voix revient le récit poétique, au corps l’essentiel de la charge émotionnelle et la mission de transmettre toute la profondeur du drame dans un langage universel, celui de la danse. Dans un tel concept, il est clair que le travail chorégraphique est devenu l’essentiel.

Loin d’une grammaire classique, Pina Bausch fait évoluer ses danseurs à l’intérieur d’une fluidité de mouvements conjuguant avec une rare élégance et une harmonie de chaque instant des ensembles d’une beauté à couper le souffle (voir photo) et des soli d’une bouleversante intensité émotionnelle, et je pense ici plus particulièrement à cette ultime partie dans laquelle Orphée et Eurydice dansent ensemble… sans se regarder. Du très grand art dans les magnifiques décors, costumes et lumières du regretté Rolf Borzik, compagnon de Pina Bausch, disparu prématurément en 1980.

1er tableau : Le deuil (crédit : Maarten Vanden Abeele)

Un héros « au pas de harpe »

Le rôle principal est, bien sûr, celui d’Orphée, présent tout au long de cet opéra. Ce soir-là, l’une des grandes étoiles de notre première scène nationale, José Martinez, était ce héros « au pas de harpe ». Uniquement protégé par son art sublime du chant, avançant quasiment nu au travers du désespoir, de la douleur et du danger, son Orphée, au masque reflétant toute la tragédie de l’Homme, est porté à l’incandescence par un génie de la danse visant au sublime. Formidablement vibratoire, intensément retenue aussi, souverainement sobre, son interprétation sans faille contient tous les stigmates de l’amour meurtri. Superbe !

Les deux autres rôles, moins importants, nous valaient le plaisir de découvrir deux jeunes talents de cette troupe : Alice Renavand (sujet), Eurydice d’une émouvante spontanéité, dansant à l’unisson de son prestigieux partenaire, et Charlotte Ranson (coryphée), Amour dont la courte et unique scène de la première partie fit valoir de réelles qualités musicales. Soulignons également les interventions de : Vincent Chaillet (sujet), Vincent Cordier et Alexis Renaud (coryphées), « cerbères » d’une infinie humanité.

A l’image de sa réputation, le corps de ballet fut à la hauteur vertigineuse de cette réussite qui prend place dans les sommets du répertoire chorégraphique de l’Opéra de Paris.

Bon, à vrai dire, la partie purement vocale eut un peu de mal à tenir le niveau, littéralement submergée par la danse. Néanmoins, il convient de souligner le beau timbre et le style parfait de la mezzo autrichienne Elisabeth Kulman (Orphée) ainsi que la belle tenue vocale de la soprano bulgare Svetlana Doneva (Eurydice) et de la soprano québécoise Hélène Guilmette (Amour).

Autre énorme élément de plaisir, Gérard Mortier avait à nouveau invité pour ce spectacle le Balthasar-Neumann Ensemble und Chor, sous la direction du maître allemand Thomas Hengelbrock. Phrasant la partition de Gluck avec une précision du trait remarquable, une musicalité accomplie et un sens du drame saisissant, ils furent tous le contrepoint musical parfait de ce spectacle unique.

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