Lorsque l’on parle de cygnes dans le monde de la Danse, les images se bousculent dans notre esprit : la blanche Odette, la noire Odile, Siegfried le Prince éperdu, Robarth le machiavélique, mais aussi les quatre petits cygnes, les envolées de tulle, les velours et les ors. Le Lac des Cygnes, le mythe absolu, le plus beau ballet du répertoire. Oui, mais voilà, comment remonter cette pièce unique qui demande tellement de danseurs ! Seules les très grandes scènes d’opéras ayant une troupe nombreuse peuvent se le permettre. Beate Vollack, consciente du problème a voulu cependant que cette œuvre, si elle ne pouvait être représentée, aujourd’hui, sur la scène du Capitole, puisse inspirer des chorégraphes d’horizons différents. Le pari était risqué, mais il fut réussi de manière éclatante. Le défi fut lancé à quatre chorégraphes de styles très différents. Nicolas Blanc, natif de Montauban, héritier d’un lignée néoclassique, qui poursuit une brillante carrière aux Etats-Unis et n’a jamais créé de ballet en France ; Jann Gallois, venue des danses urbaines, co-directrice de l’Agora-Montpellier-danse, qui, elle, n’avait jamais créé pour un ballet classique ; et enfin Iratxe Ansa, et Igor Bocovich, créateurs de la Compagnie Metamorphosis Dance, tous deux issus d’une formation purement classique, dont les chorégraphies à l’énergie explosive, défient tout classement. Chacun d’eux avait pour mission de nous donner à voir ce que cette œuvre réveille en eux.

Cantus Signus – Chor. Nicolas Blanc – © David Herrero
CANTUS SIGNUS –Nicolas Blanc
Le rideau s’ouvre sur une scène noyée de brume qui enserre les danseurs, revêtus de redingotes blanches, certaines soulignées, au bas, de découpes obscures pouvant rappeler des plumes. Le ton semble donné : nous sommes vraisemblablement dans l’acte blanc, lorsque les brumes parcourent le lac, une atmosphère lourde, un peu sombre. Le groupe évolue dans une chorégraphie très néoclassique fluide mais précise, sur la musique teintée de mélancolie, mais oppressante aussi, du compositeur finlandais Einojuhnai Rautavaara,. Quelques ports de bras, quelques mouvements de tête dans le groupe de danseurs étayent l’image omniprésente des cygnes.Dans une deuxième partie la musique plus puissante, pleine d’énergie de la britannique Anna Clyde, donne instantanément une autre couleur. Les danseurs se dépouillent peu à peu de leur vêtement blanc, pour apparaître en justaucorps couleur terre, et toujours ce liséré de plumes noires, come un rappel de la nature de ce qu’ils représentent, alors qu’ils semblent quitter le règne animal pour retrouver leur part humaine, et que la musique évoque ce chant ultime du cygne. Seule l’étoile, Natalia de Froberville (Odette ?) conserve sa redingote. La chorégraphie, comme dans tout le cours du ballet, multiplie les ensembles, les trios, les solos, et les duos. Duos particulièrement travaillés dans les portés, dans lesquels excellent les deux étoiles Natalia de Froberville et Ramiro Gómez Samón. L’œuvre s’achève sur un fond de scène illuminé de mille étoiles et dominé par la constellation du Cygne, alors que la danseuse encore vêtue, se voit dépouillée enfin de son vêtement par son partenaire, dernière transmutation. Tout le ballet nous donne une image d’une esthétique épurée, avec parfois une impression d’arrêt sur image d’une saisissante beauté.

Incantation – Chor. Jann Gallois – Solène Monnereau – Tiphaine Prévost – Philippe Lozano- Kleber Rebello – © David Herrero
INCANTATION – Jann Gallois
Tout autre est l’image que nous donne la chorégraphie de Jann Gallois. Elle met en scène un quatuor, deux danseuses, deux danseurs, mais qui, sur scène, ne forment qu’une seule entité. Tous semblent animés par une seule force : faire corps avec les autres. Tour à tour ancrés au sol, les danseurs se séparent mais pour aussitôt se retrouver, s’enlacer, s’éloigner sans jamais perdre le contact physique. Les mains s’agrippent, les bras s’enroulent, les corps s’étreignent sur la musique hypnotique de Yom, clarinettiste de jazz. Les longues jupes unisexes des danseurs accentuent la fluidité de la chorégraphie. Jann Gallois a su, de façon évidente, intégrer le travail avec une compagnie classique, malgré la distance qu’il peut y avoir avec son travail habituel. On y retrouve sauts, portés plus propres de la danse académique que de la danse urbaine. C’est elle qui rend peut-être l’hommage plus appuyé au Lac, comme la courte évocation des quatre cygnes. Et parfois, comme un plume légère échappée d’une aile de cygnes, une petite esquisse à la Kylian. Les quatre danseurs sont absolument remarquables dans ce ballet. Typhaine Prévost, Solène Monnereau, Philippe Solano et Kléber Rebello déroulent leur danse avec une intensité incroyable. De l’aveu même des danseurs, cette pièce a été pour eux une expérience très forte. « Nous avions l’impression que cette chorégraphie se construisait à cinq », ce qui en dit long sur l’intensité du travail avec la chorégraphe. Et la distribution d’Incantation, ne variera pas au long des six représentations. Cette pièce est certainement le moment le plus intense de la soirée.

Black Bird – Chor. Iratxe Ansa et Igor Bacovitch – © David Herrero
BLACK BIRD – Iratxe Ansa – Igor Bacovitch
Le dernier acte de cette soirée est aussi le plus long et celui qui mobilise le plus de danseurs. Si le Cantus Signus de Nicola Blanc évoquait l’acte blanc du Lac, la proposition d’Iratxe Ansa et Igor Bacovitch, elle, est une référence explicite au Cygne Noir. Dans une atmosphère résolument sombre, apparaissent des personnages tous vêtus de noir, qui dansent sur la musique survoltée du compositeur canadien Owen Belton, qui mêle à sa musique électro-acoustique des accents venus de l’œuvre de Tchaikowski, Les vingt danseurs se déploient sur scène dans une frénésie où vélocité, force, moments suspendus se répondent, plongeant les danseurs dans une sorte de transe collective, où transparait, par moment, l’ombre maléfique de Robarth. La violence est également présente dans l’affrontement de deux danseuses. Peut-on penser à la sulfureuse Odile, ici incarnée par Solène Monnereau, et la révoltée Odette que campe Juliette Itou ? les deux interprètes y sont incroyables de présence, de puissance, d’engagement. Un moment d’une belle intensité.

Incantation – Chor. Jann Gallois – Solène Monnereau – Tiphaine Prévost – Philippe Solano – Kleber Rebello – © David Herrero
Mais il serait difficile de ne pas mentionner ici un autre des défis lancés par Beate Vollack pour ce programme : confier les décors et les costumes des trois pièces à la même scénographe, Silke Fisher, directrice des costumes à l’Opéra de Graz, et, de la même façon les lumières à Johannes Schadl. Défi relevé par les deux artistes, et ce malgré les difficultés qu’ils ont pu rencontrer dans la mesure où les chorégraphes n’étaient pas sur place, en particulier Nicolas Blanc, résidant à Chicago. Et le résultat est lui aussi une vraie réussite. Cela donne à l’ensemble une unité, même si les costumes, par exemple semblent si différents pour les trois ballets, et pourtant ! Mais la constellation du Cygne, représentée par un mobile en néon parcourt la scène tout au long de la soirée, lien lumineux entre les trois pièces. Les lumières de Johannes Schadl contribuent elles aussi à l’atmosphère tout autant magique que maléfique. Et le public ne s’y est pas trompé qui a fait un triomphe tout autant aux chorégraphes qu’aux danseurs. Public où figuraient, excuser du peu, José Martinez, directeur de la danse de l’Opéra de Paris, Eric Quilleré, directeur de la danse de l’Opéra de Bordeaux, et Fabio Lopez, directeur du Ballet Illicite.
Un très beau défi, un pari singulier, une magnifique réussite. Merci Beate Vollack !
Annie Rodriguez
