Concerts

La sublime noirceur de Chostakovitch

Les musiciens interprètes de Chostakovitch. De gauche à droite : Maxim Rysanov, Gidon Kremer, Evgeny Kissin, Gautier Capuçon.

Le cinquantenaire de la disparition de Chostakovitch a été célébré par Les Grands Interprètes lors du concert du 10 février dernier. Quatre musiciens de grands talents étaient ainsi les acteurs de cet événement dont le programme témoigne de la grandeur du compositeur russe dans le domaine de la musique de chambre.

Si les quinze symphonies de Chostakovitch constituent l’un des monuments de la production orchestrale du XXème siècle, ses quinze quatuors et ses autres pièces de musique de chambre reflètent au plus profond le tempérament tourmenté du compositeur. Son œuvre, accusée de formalisme par le pouvoir soviétique, fait de lui une figure majeure de la musique du XXème siècle en général.

Le concert toulousain du 10 février réunit, autour du pianiste Evgeny Kissin, pivot de ce programme, le violoncelliste Gautier Capuçon, le violoniste Gidon Kremer et l’altiste Maxim Rysanov. Trois sonates en duo composent cette rencontre d’une profonde grandeur expressive. L’exécution de ces partitions suit subtilement un ordre chronologique ! La Sonate en ré mineur pour violoncelle et piano qui date de 1934 ouvre la soirée. Elle est suivie, de la Sonate pour violon et piano en sol majeur, composée en 1969, alors que la Sonate pour alto et piano en ut majeur, qui conclut la soirée, date de l’été 1975, un an avant la mort du compositeur. Tout au long de ce concert, le jeu du pianiste Evgeny Kissin brille de mille feux. Son dialogue avec chacun de ses complices atteint des sommets d’intensité musicale et expressive.

Gautier Capuçon et Evgeny Kissin – Photo Classictoulouse –

Le premier à échanger avec lui, le violoncelliste Gautier Capuçon, caractérise avec un engagement sans faille chacun des quatre mouvements de cette Sonate de jeunesse. Au chant désespéré de l’Allegro non troppo initial succèdent les sarcasmes de l’Allegro, l’un des moyens du compositeur de se moquer de la cruauté du monde. La profonde douleur qui s’exprime dans le Largo est suivie de cette sorte de pirouette grimaçante qui habite l’Allegro final. La virtuosité de l’écriture est habilement assumée par les deux interprètes.

La Sonate pour violon et piano qui suit a été écrite pour le prestigieux duo David Oïstrakh-Sviatoslav Richter. Gidon Kremer donne ici une réplique profondément musicale à Evgeny Kissin. L’Andante initial, d’abord élégiaque, prend des allures grinçantes de course à l’abîme avant de retrouver un certain calme pastoral. La violence de l’Allegretto oppose un temps les deux instruments comme en compétition. Le Largo final, construit selon le principe des variations sur un thème, n’en exprime pas moins cette noirceur désespérée dans laquelle Chostakovitch se réfugie souvent.

Gidon Kremer et Evgeny Kissin – Photo Classictoulouse –

La partition qui conclut la soirée est également celle qui précède de peu la disparition du compositeur. Cette ultime sonate est confiée à la sonorité profonde de l’alto. Comme dans la sonate précédente le mouvement vif est encadré par deux volets lents. C’est l’altiste et chef d’orchestre d’origine ukrainienne et britannique Maxim Rysanov qui partage avec Evgeny Kissin la profondeur de cette œuvre testamentaire. Saluons tout d’abord les qualités de sonorité, de phrasé, l’intensité du jeu de Maxim Rysanov qui forme avec le pianiste un remarquable duo.

Maxim Rysanov et Evgeny Kissin – Photo Classictoulouse –

Le Moderato initial s’écoule à la limite du silence. L’alto intervient par instants seul comme dans une cadence. L’Allegretto central, proche de l’animation d’une musique populaire, évoque une sorte de danse macabre grinçante et sarcastique. Le final Adagio révèle une complexité d’écriture stupéfiante. La méditation qui l’ouvre se transforme en une multitude de citations musicales qui prennent parfois l’allure d’un combat. La plus importante concerne essentiellement la reprise obsessionnelle du thème initial de la fameuse Sonate « Au clair de lune » de Beethoven. Les deux interprètes en soulignent l’invasion rythmique. Ce retour vers la musique du passé évoque une sorte de testament du compositeur que renforce encore le sinistre decrescendo final, vers la mort, vers le néant. Un long silence prolonge encore cette conclusion avant que n’éclatent les applaudissements. Le retour sur le plateau des quatre musiciens est accueilli avec enthousiasme par l’ensemble du public. L’émotion a véritablement atteint chaque auditeur.

Serge Chauzy

Programme du concert

  • D. Chostakovitch :
  • Sonate pour violoncelle et piano, en ré mineur, opus 40
  • Sonate pour violon et piano, opus 134
  • Sonate pour alto et piano, opus 147

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