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Une légende de l’orgue

Jean Guillou mérite plus que quiconque le titre de « Maître ». Cet Angevin né en 1930, titulaire à 12 ans de l’orgue de l’église Saint-Serge d’Angers, possède de multiples cordes à son arc. Sa carrière artistique d’une exceptionnelle diversité lui a permis de devenir non seulement virtuose de son instrument, mais également compositeur, écrivain, concepteur d’orgues et pédagogue recherché. Toulouse les Orgues lui a consacré, le 8 octobre dernier, une carte blanche qui a passionné le nombreux public de la basilique Saint Sernin.
Prenant possession de la sublime console du Cavaillé-Coll de la basilique, Jean Guillou apparaît comme un démiurge visionnaire, capable des plus extrêmes transfigurations que permet cet instrument. Comme cela est judicieusement organisé par le festival, un dispositif vidéo permet au public d’admirer, en direct et sur grand écran, l’organiste en pleine action, d’observer la course de ses mains sur les claviers, la danse de ses pieds sur le pédalier. Bref rien n’est caché du processus incroyablement complexe qui conduit l’interprète à offrir le meilleur de lui-même et de l’œuvre qu’il défend. Non seulement cela ne dissipe en rien le charme de l’interprétation, mais ce dévoilement total éclaire la structure de l’œuvre et de son exécution.

Jean Guillou au grand orgue Cavaillé-Coll de la basilique Saint-Sernin

– Photo Classictoulouse –

Dès le Prélude et Fugue en ré majeur, extrait du premier livre de Johann Sebastian Bach (à tout seigneur tout honneur), la vivacité de l’interprète se manifeste aussi bien à l’œil qu’à l’oreille. Un phrasé très expressif caractérise le prélude avec ses accords arpégés. Les notes répétées et jouées staccato confèrent une vitalité irrésistible à la fugue dans laquelle l’incroyable jeu de pédalier a de quoi stupéfier.

Le compositeur Jean Guillou offre ensuite deux pièces extraites de ses Six Sagas op. 20 (1970). Les Sagas n° 4 et 6 donnent la mesure d’une écriture acérée, bien dans son époque. La virtuosité de l’interprète se retrouve dans l’art de la composition. Contrastes des timbres et des registrations, vivacité des changements de climat, ménagent d’étonnantes et belles surprises. L’orgue dans tous ses états.

Deux pièces éminemment romantiques complètent ce programme concentré à l’extrême. La Pièce Héroïque en si mineur, de César Franck, résume à elle seule les grandes inspirations du compositeur. L’interprète y ménage habilement la grande montée vers cet « héroïsme » revendiqué, tout en variant à l’infini les possibilités de registration.

La flamme ne se relâche pas un instant dans la Fantaisie et Fugue sur le nom de Bach composée et remaniée plusieurs fois par Franz Liszt. L’écriture pianistique habite l’œuvre de bout en bout. Les vastes arpèges qui balaient tout le clavier, les grands accords illustrent de manière flamboyante le thème construit sur les lettres du nom de Bach, si souvent utilisé. L’hommage est flagrant et l’écriture échevelée. Jean Guillou habite l’œuvre avec une intensité expressive, une force de conviction irrésistible. L’abbé Liszt ne peut cacher ici quelques incantations sataniques. Méphisto n’est pas loin…

Enfin, et c’est une tradition pour les récitals d’orgue, Jean Guillou se prête avec conviction et enthousiasme à l’exercice des improvisations. Deux thèmes proposés par Yves Rechsteiner lui sont soumis. Il n’en fait qu’une bouchée, déchaînant toutes les tempêtes dont le Cavaillé-Coll est capable. Les voûtes de la basilique en tremblent encore ! Deux bis supplémentaires viennent compléter la soirée : la fervente Sinfonia de la Cantate BWV 29 (également Partita pour violon n° 3) et le solennel Trumpet Tune d’Henry Purcell.

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