Les représentations de Carmen qui viennent de s’achever au Théâtre national du Capitole, concluant ainsi la saison 2025/2026, confirment, si besoin était, l’attachement du public pour la vénérable scène toulousaine et sa passion pour l’art lyrique. A la fin de cette série, ce ne sont pas moins de 8000 spectateurs qui auront applaudi à tout rompre les amours tumultueuses de la belle cigarière et de son brigadier.
C’est dans le cadre d’une coproduction associant au Capitole les théâtres de Marseille et de Monte-Carlo que nous revient l’œuvre la plus bouleversante, la plus accomplie, la plus révolutionnaire aussi du répertoire français de cette fin du 19éme siècle. Créée in loco en 2018, cette production est signée pour la mise en scène de Jean-Louis Grinda, dansles décors par Rudy Sabounghi, auteur également des costumes avec Françoise Raybaud Pace, et les lumières de Laurent Castaingt. L’idée développée s’impose dès le lever de rideau puisque nous assistons alors au meurtre de Carmen et à l’arrestation de Don José. La suite est donc une sorte de flash-back dans lequel le jeune homme, emprisonné, revit, avant d’être exécuté, sa relation avec la belle gitane. La première présentation de cette production (avril 2018) nous avait permis d’entendre le plus grand Don José d’alors, le ténor américain Charles Castronovo. Il est resté dans toutes les mémoires. Les reprises en janvier 2022, alors que le Covid circulait encore et que les distributions étaient « aléatoires », avaient été l’occasion pour Marie-Nicole Lemieux de nous offrir sa première cigarière. Au passage, le ténor américain Michele Fabiano avait sauvé in extremis une présentation.

C’est donc une production qui a des histoires à raconter. Pour les actuelles reprises et sous une canicule qui aurait fait reculer bon nombre de chanteurs, tout le monde fut à son poste, si l’on excepte Alexandre Duhamel, remplacé au dernier moment par la basse roumaine Adrian Sâmpetrean qui, à ma connaissance, faisait ainsi ses débuts au Capitole. Autre intérêt de ces reprises, deux ténors prenaient in loco le rôle de Don José. Nous allons y revenir bien sûr.
Fin de saison largement plébiscitée par un public en délire
Revoici donc cette production « flash-back » se déroulant au centre de deux parois simulant les contours d’une arène à géométrie variable. Marie Nicole Lemieux reprend donc ici le rôle de Carmen avec la même autorité vocale que lui autorise son ample et pulpeux mezzo-contralto. Adèle Charvet nous revient également après sa Troisième Fille-Fleur des dernières reprises de Parsifal en 2020, puis, plus significativement, sa Rosine en 2022 et son Angelina en 2024. Ce n’est pas sans une certaine émotion que sa silhouette nous fait penser à la regrettée Béatrice Uria-Monzon… Adèle Charvet possède à présent ce rôle qu’elle a déjà interprété par ailleurs. Sa voix, longue et homogène, au timbre moirée et capiteux, à la musicalité sans faille, projetée avec autorité, signe une Carmen de grande lignée, d’autant que l’artiste est présente avec force et conviction. Airam Hernandez et Fabien Hyon chantaient leur premier Don José. Le ténor espagnol confirme bien l’artiste qui ne peut rester longtemps dissimulé derrière le chanteur. Il incarne à merveille autant par son chant passionné que par un engagement scénique de chaque instant ce jeune homme pétri de colères intérieures. La fréquentation de cet emploi l’amènera sans nul doute à peaufiner la musicalité et la prosodie de cet emploi emblématique du répertoire français. C’est le dernier Narraboth en date du Capitole, (Salomé – mai 2026), Fabien Hyon, qui ajoute également à son répertoire le rôle du brigadier. Le timbre est lumineux, l’ambitus large et généreux, la ligne de chant splendide. Il est certain qu’avec un matériau pareil Fabien Hyon saura tout d’abord le domestiquer pour ensuite lui donner toute la patine musicale requise. Adrian Sâmpetrean et Armando Noguera se partagent Escamillo, avec le même bonheur d’ailleurs, sans pour autant marquer profondément son interprétation. Anaïs Constans reprend le rôle de Micaëla qu’elle avait abordé ici même pour la première fois en 2018. La voix semble avoir pris de l’ampleur. Peut-être d’autres rôles sont-ils en préparation. En alternance dans ce personnage, rien moins que la dernière Donna Anna capitoline (Don Giovanni – 2025) : Marianne Croux. Pétrie d’émotion, la soprano délivre une interprétation d’une magnifique tenue. Vocalement, son timbre lumineux convient parfaitement au personnage de même que sa magnifique ligne de chant éprouvée au style mozartien. Superbe !

Parmi les nombreux « seconds » rôles, mais y a –t-il des seconds rôles à l’opéra (?), nous relèverons le somptueux, voire luxueux Zuniga d’Adrien Mathonat. Quel timbre, quelle autorité, quelle puissance! Nous le retrouverons la saison prochaine, ainsi qu’Adèle Charvet (Poppée) dans la nouvelle production du Couronnement de Poppée de Monteverdi, dans laquelle il chantera Seneca. Soulignons enfin pour leur contribution au bon niveau du spectacle de Pierre-Yves Cras (Morales), Fanny Soyer, Frasquita délicieuse aux contre-ut telluriques, Léontine Maridat-Zimmerlin (Mercedes), Damien Gastl (Le Dancaire), Kresimir Spicer (Le Remendado) et Franck T’Hézan, picaresque Lilas Pastia depuis de nombreuses années sur notre scène.
L’énergique direction de Leo Hussain a certainement poussé de nombreux chanteurs dans leurs limites mais a su donner une couleur d’une violente incandescence à cette partition. L’Orchestre national du Capitole de Toulouse travaillait pendant ces reprises sur le concert de musique française que donnait Michel Plasson à la Halle aux grains le 2 juillet. Comme à son habitude il sut se montrer à la hauteur exigée par cette auguste maison, tout comme le Chœur et la Maîtrise de l’Opéra national du Capitole placés sous la direction de Gabriel Bourgoin, l’une des cartes maîtresses du vaisseau amiral de la culture toulousaine.
Rendez-vous en septembre pour Rusalka et une saison vertigineuse !
Robert Pénavayre
Crédit photo : Mirco Magliocca
