Opéra

Franco Fagioli ou la légende dorée des castrats

Franco Fagioli - Photo : Clarissa Lapolla

Ils sont entrés dans l’Histoire de la musique et plus particulièrement celle du chant, volontairement… ou pas. Opérés dès leur plus jeune âge (autour de 7 ans), ils conservaient leur timbre angélique mais pouvaient y adjoindre la puissance de souffle et de projection d’un adulte.  Certains sont devenus illustres et courtisés par les plus grands monarques européens qui tenaient à s’attacher leur talent.  Haendel et Rossini, entre autres, écrivirent spécialement pour certains d’entre eux. Giovanni Battista Velluti (1780-1861) fut l’un d’eux et même l’un des derniers à faire flamboyer un art du chant aujourd’hui disparu. Disparu totalement ? Pas vraiment car depuis le milieu du siècle dernier est née une tessiture de contre-ténor qui lève un coin de voile sur cette école des castrats.

Christophe Ghristi vient d’offrir coup sur coup au public toulousain deux récitals confiés à cette tessiture. Le 23 avril dernier le contre-ténor polonais Jakub Jozef Orliński mettait à son programme capitolin Haendel et Purcell.   Ce 4 juin 2026, c’était au tour de son confrère argentin : Franco Fagioli, l’incontestable star de ce répertoire.  Il n’est pas venu seul, luxe suprême, mais accompagné par l’Orchestre de l’Opéra Royal du Château de Versailles placé sous la direction du grand violoniste Stefan Plewniak. Cette phalange et son chef sont venus au Capitole en octobre 2024 pour Didon et Enée d’Henry Purcell.

L’entrée sur scène de l’orchestre et son départ se font sur la désormais célébrissime danse qui anime la cérémonie du Grand Calumet de la paix, extraite de la Quatrième entrée des Indes galantes de Jean-Philippe Rameau, une étourdissante composition qui va saluer puis prendre congé d’un public en délire. Il faut dire que nous avons assisté à l’un de ces récitals qui entrent immédiatement dans l’histoire de la vénérable mais toujours jeune institution toulousaine.  Même s’il faut reconnaitre quelques errements musicaux dus à la pratique impitoyable des instruments à vent dans leur modèle baroque, surtout en première partie, il faut souligner combien la seconde s’avérera nettement plus qualitative. Globalement, ce que nous propose, autant en partie soliste qu’en accompagnement des airs d’opéra, la formation versaillaise est resplendissant de lumières, de couleurs et de sonorités. Stefan Plewniak est un virtuose hallucinant. A ce titre le final du Concerto pour violon n°1 de Pierre Rode* a laissé le public cloué sur son fauteuil. Les airs que va interpréter Franco Fagioli sont le résultat de trois années de recherches. Ils ont tous été composés pour Velluti et, il faut bien le reconnaître, rarement au programme de récitals.  Il en est ainsi de l’air de Decebaldo extrait de Traiano in Dacia de Giuseppe Nicolini, la grande scène et cavatine de Lotario de l’Attila de Paolo Bonfichi, la scène et rondo de Vitekindo extraite du Carlo Magno de Giuseppe Nicolini, l’un des sommets de cette soirée, plus connue est certainement la scène et cabalette d’Arsace extraite d’Aureliano in Palmira de Rossini, enfin la cavatine d’Andronico de l’opéra éponyme de Saverio Mercadante. Contrairement à d’autres de ses confrères, Franco Fagioli se présente avec une sorte d’humilité qui va vite céder sa place à l’effervescence d’un talent hors normes.  Beaucoup plus qu’un chanteur, c’est un artiste qui est sur scène. Et il en faut du talent pour rendre crédibles, émouvantes aussi ces paroles tour à tour mélancoliques, orageuses et suppliantes. L’ambitus de l’organe est impressionnant, avec ses aigus flamboyants autant que stratosphériques et ses graves abyssaux qui font immédiatement penser à ceux que projetait sans faillir l’immense Marylin Horne. C’est un compliment !  Le contrôle du souffle est souverain et nous vaut un phrasé vertigineux. Les vocalises, ornementations, trilles, dynamiques, saut d’octaves terrifiants, tout une grammaire belcantiste est ici portée et utilisée sur des sommets de musicalité. Sans oublier une rondeur d’émission et un timbre d’une pureté angélique.

Deux bis viendront récompenser la formidable ovation qui clôture ce récital : un extrait de la Semiramide de Rossini et la chanson composée en 1935 par Ernesto de Curtis, immortalisée par Benjamino Gigli : Non ti scordar di me, en français : Ne m’oublie pas. A vrai dire, il y a peu de chance qu’une pareille soirée ait besoin d’une telle supplique !

Un bien bel hommage.

Robert Pénavayre

*Rode est un compositeur et violoniste français né à Bordeaux en 1774 et mort à Damazan (Lot et Garonne) en 1830. Violoniste virtuose il fut le protégé de Napoléon 1er et du tsar Alexandre 1er. En 1811 il crée à Vienne la Sonate pour violon n°10 que Beethoven écrit expressément pour lui.

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