Danse

CHORÉGRAPHE ? « MAIS Á TOUT PRENDRE QU’EST-CE … » FABIO LOPEZ

Crying after Midnight - Chor. Fabio Lopez - © Stéphane Bellocq

Fabio Lopez, chorégraphe, directeur du Ballet Illicite, né à Lisbonne en 1986, est « entré en danse » dès son plus jeune âge. Diplômé du Conservatoire National du Portugal, il va poursuivre sa formation à la Juillard School de New York, avant de la compléter au Béjart Ballet de Lausanne, auprès de Maurice Béjart, dont l’enseignement sera pour lui le véritable révélateur de sa nature. En 2006, il rejoint le Ballet Biarritz de Thierry Malandain où il dansera pendant 9 ans. Une blessure le contraindra à moins danser, et ce problème physique le conduira définitivement à la création chorégraphique. En 2015, il crée le Ballet Illicite, et en 2017, il devient artiste associé à la Plateforme Chorégraphique de Bayonne Oldeak. Très attaché au ballet néoclassique, le nom de sa Compagnie illustre ce hiatus contemporain où la danse classique le dispute à la danse contemporaine, oubliant parfois la danse néoclassique. Fabio Lopez réussit à conjuguer ces trois formes. A la danse classique il emprunte la rigueur, la grammaire des pas, l’élégance, à la danse contemporaine les fulgurances, les déséquilibres, l’inventivité, pour forger sa propre danse, sa propre technique, qui fait que lorsque l’on assiste à l’in des ses ballets, on reconnait toujours la patte de Fabio Lopez. Sur le plan musical, son attachement à la musique contemporaine l’a amené à travailler avec Thierry Escaich ( Poil de Carotte) , Bruno Mantovani ( Et si je buvais les étoiles ?) ou Philippe Hersant (Mad). Mais il n’en oublie par pour autant les compositeurs plus classiques : Tchaïkovski, bien sûr (La Belle au Bois Dormant, Le Lac des Cygnes), Chopin (Crying after Midnight), Dvorak (Stabat Mater), Bach (Pink Duet), et bien d’autres.  Exigeant, rigoureux, voire tyrannique avec ses danseurs, Fabio Lopez est à l’heure actuelle l’un des meilleurs représentants de la danse néoclassique actuelle. Cette reconnaissance se manifeste aussi par plusieurs récompenses reçues par le chorégraphe.

  • 2025 Médaille d’Or de la Renaissance Française – Rayonnement Culturel
  • 2021 Nomination au grade de Chevalier des Arts et des Lettres par la Ministre de la Culture Roselyne Bachelot
  • 2019 Lauréat National Groupe Caisse des Dépôts – Mécénat Danse
  • 2017 Lauréat National Groupe Caisse des Dépôts – Mécénat Danse ; Médaille d’Honneur du Conservatoire National de Danse du Portugal
  • 2012 Lauréat 3ème Prix ADAMI/Synodales sous la direction de Jackie Burvingt

Fabio Lopez – © Karine Delage

Esprit toujours en éveil, Fabio Lopez a voulu définir ce qu’est, pour lui, la nature du chorégraphe, sous forme d’un manifeste dont nous vous offrons le texte.

« MANIFESTE DU CHORÉGRAPHE  (2026)

I. Du corps comme territoire sacré

Je considère le corps comme la première archive de l’humanité.

Avant la parole, avant les institutions, avant les frontières, il y eut le souffle, la chair et le mouvement. Le corps conserve les mémoires invisibles, les silences transmis, les blessures enfouies et les désirs que les mots ne savent plus nommer.Je ne chorégraphie pas des figures décoratives ; je cherche des états de vérité.

Je veux que chaque geste naisse d’une nécessité intérieure, que chaque mouvement porte la trace d’une émotion réelle, d’un vertige humain, d’une tension vivante.

Pour moi, danser signifie habiter pleinement sa fragilité.

II. De la désobéissance poétique

Je refuse les traditions lorsqu’elles deviennent des lieux d’immobilité.

Je refuse l’esthétique figée, la perfection vide, la beauté sans nécessité.

La danse doit rester un art du déplacement, du risque et de la transformation.

Je crois à une désobéissance élégante : celle qui respecte l’héritage tout en refusant de le sanctuariser. Car un langage qui cesse d’évoluer finit par mourir sous le poids de sa propre mémoire.

Créer consiste alors à ouvrir des brèches dans les habitudes du regard, à faire vaciller les certitudes et à rendre au mouvement sa puissance de révélation.

III. De la beauté comme nécessité publique

Je crois que la beauté n’est pas un privilège réservé à quelques regards initiés.

Elle constitue une nécessité fondamentale de l’existence humaine.

Dans un monde saturé de vitesse, de bruit et de fragmentation, la scène devient un espace de respiration collective. La danse peut encore rassembler les êtres autour d’une émotion commune, d’un silence partagé, d’une forme de lumière intérieure.

Je ne cherche pas une beauté décorative.

Je cherche une beauté qui transforme, qui trouble, qui élève sans jamais anesthésier la conscience.

IV. De l’interprète comme présence souveraine

Le danseur n’est pas, à mes yeux, un simple exécutant.

Il est une pensée en mouvement, une conscience incarnée, une présence souveraine traversée par sa propre histoire.

Chaque interprète apporte au plateau ses failles, ses résistances, ses mémoires et ses forces secrètes. C’est dans cette humanité-là que naît la véritable puissance chorégraphique.

Je veux que le plateau demeure un lieu où les êtres puissent encore apparaître sans masque.

Un lieu où la vulnérabilité devient une forme de grandeur.

V. De la scène comme espace politique du sensible

Je considère la scène comme une cité éphémère où les corps dialoguent sans parole des grandes questions humaines : l’amour, la solitude, le désir, la perte, la domination, la liberté et la renaissance.

L’art ne peut demeurer séparé du monde.

Même dans le silence du mouvement, il porte une responsabilité envers son époque.

Je crois que la danse possède encore la capacité rare de réveiller les consciences sans violence, simplement par la force du sensible, par la précision d’un regard, par la suspension d’un souffle ou par la chute d’un corps dans la lumière.

VI. De l’art comme acte d’espérance

Créer aujourd’hui est, pour moi, un acte de résistance contre l’effacement des émotions humaines.

La danse demeure l’un des derniers territoires où l’être peut encore éprouver pleinement sa profondeur intérieure.

Je ne cherche pas à préserver des formes ancestrales comme des reliques immobiles.

Je cherche à faire naître un langage vivant capable de dialoguer avec le présent et d’ouvrir des chemins vers l’avenir.

Tant qu’un corps continuera de trembler sous la lumière d’un plateau, je continuerai à croire que la danse possède le pouvoir de transformer l’être humain de l’intérieur.

Et c’est dans cette croyance que j’ai fondé un Ballet Illicite :

un espace de grâce, d’insoumission et d’espérance. »

                                                                                                                              Fabio LOPEZ

Stabat Mater – Musique : Antonin Dvorak – Chor. Fabio Lopez – © Stéphane Bellocq

C’est la réponse de Fabio Lopez à ce fragment de vers d’Edmond Rostand, qui, si elle ne parle pas d’un baiser, parle d’amour, d’amour de l’Art, d’amour de la Danse.

                                                                                                                                                 Annie Rodriguez

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