En prélude aux représentations du chef d’œuvre lyrique de Mieczyslaw Weinberg : La Passagère, données au Capitole en cette fin janvier 2026 pour la première fois en France, Christophe Ghristi a convié le public toulousain à s’immerger dans la musique de ce compositeur polonais né en 1919 et mort en 1996 lors d’un concert le 22 janvier 2026 qui restera dans les annales.
Pour ce faire, il a réuni non seulement un quatuor à cordes d’exception, le « Danel », mais aussi, et afin de faire le lien avec Dimitri Chostakovitch (1906-1975), le mentor de Weinberg en des temps difficiles, rien moins que la légende russo-autrichienne du piano, la grande Elisabeth Leonskaja.
Celle-ci débute le concert avec une pièce de Chostakovitch, la sonate pour piano n°2 en si mineur, opus 61. Composée et créée en 1943, alors que le musicien découvre l’existence et l’horreur des camps de concentration, elle sera suivie en fin de programme par le célèbre Quintette pour piano et cordes en sol mineur, opus 57, du même compositeur, écrit en 1940. L’écoute de ces deux œuvres cerne admirablement l’évolution de Chostakovitch quant à sa relation compliquée avec les autorités russes de cette époque. Le quintette remportera le prix Staline. Sa facture académique et, pour tout dire « lumineuse », n’a rien à voir avec celle de la sonate qui ouvre le programme, partition dans laquelle, Chostakovitch sème tout au long de cette œuvre une sous-tension qui deviendra son langage à double lecture dans les grandes œuvres qui suivront. Elisabeth Leonskaja semble jouer ces pages avec un naturel confondant (sans partition pour la sonate !). Tout dans son interprétation paraît relever de l’évidence.

Mais la rencontre que tout le public attend est certainement la première interprétation à Toulouse des quatuors n° 2 en sol majeur opus 3 et n°6 en mi mineur opus 35 de Weinberg. Ils occupent le centre du programme. L’opus 3, composé en 1940, est dédié « A sa mère et sa sœur ». Weinberg a 21 ans et vient de fuir la Pologne. Sa famille disparaîtra dans la Shoah. Ce quatuor est certes une œuvre de jeunesse mais qui en dit long déjà sur le style de ce musicien. L’attaque rugueuse des cordes, le rythme motorique et des dynamiques quasiment insoutenables sont un langage de grande valeur et de haute originalité. L’opus 35, de 6 ans son cadet, appartient à cette période que le compositeur nomme, malgré les événements, son « âge d’or ». L’œuvre est monumentale, avec ses six mouvements qui vous prennent à la gorge dès la première note. A vrai dire, par leur intensité, leur puissance et leur contenu, on a du mal à comprendre pourquoi des œuvres pareilles ont été si longtemps ignorées et ne figurent toujours pas régulièrement au programme des plus célèbres formations. Pour cette occasion, Christophe Ghristi avait invité l’ensemble de référence actuelle dans ce répertoire, le Quatuor Danel (Marc Danel et Gilles Millet, violons, Vlad Bogdanas, alto et Yovan Markovitch, violoncelle). L’engagement physique de ces musiciens face à des partitions d’une telle exigence laisse sans voix. Le choc est intégral, associant l’œuvre aux interprètes, et le succès triomphal qui suit laissera des traces durables dans le souvenir d’un public littéralement médusé.

Avec cette soirée et la création de La Passagère qui lui succède, le Capitole fait office de passeur curieux, courageux, osé et nécessaire dans notre époque.
Robert Pénavayre
Photo : David Herrero
