Opéra

Une enivrante « deuxième » Lucia au Capitole de Toulouse

Lucia di Lammermoor au Théâtre du Capitole en 2026 - Mise en scène : Nicolas Joel

Les mélomanes suivant l’actualité du Capitole de Toulouse connaissent depuis longtemps le soin apporté par son directeur artistique Christophe Ghristi aux distributions qu’il propose à son public. Ils savent aussi combien de pépites se cachent dans les devenues fameuses « deuxième distributions ». Particulièrement excitantes, elles permettent de découvrir de jeunes chanteurs mais également des interprètes abordant pour la première fois un rôle. Et parfois les deux à la fois. La mission que s’est fixé Christophe Ghristi réside aussi en tout cela.  Nous ne comptons plus aujourd’hui ces célèbres « secondes » qui nous ont fait chavirer.

 En ce soir du 21 février 2026, pour les reprises de Lucia di Lammermoor, ce fut à nouveau le cas.

Les planètes se sont littéralement alignées. L’orchestre est moins agressif que la veille, plus présent dans le drame, avec des cordes d ‘un velours rare et des cuivres ombrageux sans être tonitruants. Flûte, harpe et violoncelle accompagnent les moments-clés de cet opéra avec beaucoup d’élégance mais aussi de sens dramatique. La direction du maestro Frabrizio Maria Carminati est particulièrement attentive à l’équilibre fosse-plateau sans pour autant négliger les différents affects de cette partition. Il sait aussi que le ténor et le soprano sautent dans le vide car ils sont tous deux en prise de rôle. Et pas n’importe lesquels !

Inutile de revenir ici sur la composante scénique de cette production, détaillée dans notre précédent article. Si ce n’est pour souligner quelques changements à la marge dans la caractérisation des personnages qui ajoutent à leur crédibilité. Initiatives personnelles ? En tout état de cause l’émotion s’empare rapidement du public car le drame se noue sur scène au plus profond des âmes.

La découverte in loco de l’Argentin Germán Enrique Alcántara nous vaut un Enrico d’une puissance tellurique. C’est un authentique « Verdi » qui se glisse dans la peau du frère de Lucia.  Le timbre est d’un grain d’une rare beauté, la voix est longue, homogène, le personnage vibrant d’une fureur qui l’éloigne parfois d’un legato plus approprié à Donizetti. Qu’importe, le personnage existe et nous impose toute sa funeste détermination.

German Enrique Alcantara (Enrico) – Lucia di Lammermoor – 2026 – Théâtre du Capitole – Mise en scène : Nicolas Joel

La basse italienne Alessio Carciamani fait aussi ses débuts sur notre scène, ici dans le rôle du chapelain Raimondo. Sa gigantesque stature et un timbre d’une noirceur sépulcrale en font ici un véritable clone de Raspoutine. Se développant avec puissance dans tous les registres, son incarnation vocale est également saisissante.

Bror Magnus Todenes (Edgardo) et Giuliana Gianfaldoni (Lucia) – Lucia di Lammermoor – 2026 – Théâtre du Capitole – Mise en scène : Nicolas Joel

Venons-en au couple-vedette, de vrais amoureux qui finiront par faire sauter les digues de nos larmes. La soprano italienne Giuliana Gianfaldoni nous offre sa première Lucia. Faisant fi des multiples péripéties vocales d’un rôle qui en compte des milliers, ornant subtilement et avec une rare virtuosité les reprises, elle incarne, avec un timbre d’une lumineuse densité, ce personnage porté sur l’autel du sacrifice par des intérêts contraires. Son sublime legato s’appuie sur un contrôle du souffle époustouflant de longueur. Quel phrasé ! L’artiste est là, évidente, bouleversante. Elle ne chante pas les notes, elle les vit dans toute la multiplicité de dynamiques ébouriffantes. Certains de ses accents font comme des échos prémonitoires à Violetta … Ce n’est pas une injure.

Giuliana Gianfaldoni (Lucia) – Lucia di Lammermoor – 2026 – Théâtre du Capitole – Mise en scène : Nicolas Joel

Autre prise de rôle, celui d’Edgardo pour le ténor norvégien, déjà Lenski et Tamino ici même : Bror Magnus Tødenes. Dès son entrée, l’amour qu’il porte à Lucia est éclatant. Ils forment un couple d’une évidente sensibilité.  D’aucuns pourront pérorer sur la vocalité de ce timbre venu des brumes nordiques. Dans tous les cas le résultat s’impose. Le style est d’une perfection absolue avec, encore une fois, un contrôle du souffle superlatif et un phrasé qui donne le vertige. L’ambitus est ample, projeté avec assurance, doté de registres medium et grave d’une densité remarquable. Son interprétation de la scène finale de l’œuvre est déchirante de retenue et d’émotion. Faisant ici assaut de demi-teintes sublimes, il dit adieu à la vie avec un engagement scénique et vocal irrésistibles. Il tombe en vrai héros romantique broyé par le destin.

Bror Magnus Todenes ( Edgardo) – Lucia di Lammermoor – 2026 – Théâtre du Capitole – Mise en scène : Nicolas Joel

Le Chœur de l’Opéra national du Capitole, sous la direction de Gabriel Bourgoin, rejoint ce plateau dans cette atmosphère d’un tragique romantisme.

Tous les autres rôles sont identiques à la première distribution. Et tout aussi bien interprétés.

Encore une deuxième distribution qui marque d’ores et déjà l’histoire du Capitole et le bien-fondé des choix de sa direction.

Mais ce n’est pas tout…

En effet, arrive sur le plateau, pour deux uniques représentations, en alternance avec Pene Pati, le ténor mexicain Ramón Vargas ! Nous y reviendrons prochainement. Le public toulousain est décidément à la fête !!

Un mot encore pour souligner combien, à l’écart des feux d’artifice par essence éphémères de certains vedettariats, le Théâtre du Capitole continue de graver dans le marbre une histoire plus que tricentenaire, une histoire qui est la fierté et l’orgueil des Toulousains et dont la résonance dépasse largement les frontières hexagonales.

Robert Pénavayre

Photos : Mirco Magliocca

Représentations jusqu’au 1er mars 2026

Renseignements et réservations : www.opera.toulouse.fr

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