Opéra

Pelléas et Mélisande, l’œuvre au noir de Claude Debussy

Pelléas et Mélisande - Mélisande (Victoire Bunel) et Arkel (Franz-Josef Selig)

Avant dernier spectacle de la saison 23/24 de l’Opéra national du Capitole de Toulouse, Pelléas et Mélisande, l’indicible chef-d’œuvre lyrique de Claude Debussy revient sur la scène capitoline dans une coproduction du Théâtre des Champs Elysées et des opéras de Dijon, Klagenfurt et Rouen.

La mise en scène et la scénographie d’Éric Ruf plongent le Royaume d’Allemonde au cœur d’une citerne au fin fond de laquelle stagne une nappe d’eau. Celle-ci sera tour à tour océan, fontaine, mare dangereuse. Seules quelques rares incrustations bleues signifieront qu’il existe un dehors ensoleillé.  Des trouées lumineuses ouvriront leurs portes sur l’intérieur du château et plus particulièrement sur la chambre de Mélisande, cette dernière apparaissant alors telle une icône klimtienne avec sa robe lamée or et son abondante chevelure rousse. La majorité du concept s’articule donc sur un gris-noir dans lequel déambulent où se débattent les protagonistes de cette histoire qui gardera in fine tous ses secrets.

Pelléas et Mélisande au Capitole de Toulouse – Mélisande (Victoire Bunel) et Pelléas (Marc Mauillon)

Victoire Bunel et Marc Mauillon sont ici les amants maudits. La mise en scène fait de Mélisande un personnage évanescent, renforçant l’énigme qui l’entoure. Le soprano de Victoire Bunel, qui fut in loco un magnifique Fiodor lors des dernières reprises de Boris Godounov en 2023, se plie à l’indispensable prosodie que réclame impérativement cet ouvrage. En parlant de prosodie, comment ne pas souligner le parfait exercice de style de Marc Mauillon en Pelléas. Son timbre clair et sa voix homogène, sa diction très nette rappelant les meilleurs exemples historiques, on pense clairement à Jacques Janssen, ce qui n’est pas, vous en conviendrez, une injure, l’émotion qui transpire l’urgence dans la vibration de sa voix, tout cela fait de son Pelléas un magnifique portrait de ce rôle difficile entre tous. Exemple à suivre aussi, celui de Tassis Christoyannis, Golaud au baryton sombre et puissant, sachant nuancer au besoin, d’une parfaite musicalité et d’une prosodie ici aussi parfaite. C’est lui qui fait passer le grand frisson de l’angoisse et de la peur. Une très belle composition autant vocale que dramatique. Franz-Josef Selig se révèle à son meilleur dans les deux derniers actes, sa voix aux couleurs crépusculaires se dilatant dans des phrasés vertigineux d’émotion. Remplaçant Janina Baechle, malade, dans le rôle épisodique certes mais d’une délicatesse extrême et d’une portée émotionnelle intense, Juliette Mars, en répétition actuellement au Capitole pour Eugène Onéguine (Mme Larina), a appris le rôle de Geneviève en deux jours ! Difficile alors de ne pas l’applaudir chaleureusement, ce qui a été d’ailleurs le cas du public au rideau final. Anne–Sophie Petit (Yniold un peu juste en volume), Christian Tréguier (Un Médecin, toujours aussi parfait) et Bruno Vincent (Un Berger), complètent cette distribution.

C’est au chef d’orchestre Leo Hussain que revient la tâche périlleuse de donner corps et vie à cette partition d’une difficulté, d’une richesse et d’une beauté majeures.  L’Orchestre national du Capitole, presque à l’étroit dans la fosse tant l’effectif requis est complexe et important, brille de tous ses feux. Des harpes aux cordes, de la petite harmonie aux sombres cuivres et percussions, c’est tout un flot de musique éminemment évocatrice qui envahit la salle, parfois avec une énergie redoutable pour le plateau. Le vrai drame se joue ici, dans cette partition fluctuante, que l’on aimerait entendre d’une seule traite tant elle nous submerge d’émotions diverses et imparables. Du murmure à l’explosion tellurique, la direction musicale suit magnifiquement cette course à l’abîme qui conduira le drame vers son apogée. Si lumière il y a dans cette histoire, ce soir c’est dans l’orchestre qu’il faut la trouver, éblouissante ou noire, cinglante ou caressante, à l’image de cette passion qui va unir Pelléas et Mélisande dans la mort.

Pelléas et Mélisande au Capitole de Toulouse – Mélisande (Victoire Bunel) et Pelléas (Marc Mauillon)

De nombreux rappels d’une salle confortablement garnie, encore une fois, saluent ce spectacle qu’il faut bien avouer difficile, mais dont le public savoure l’intensité avec passion.

Robert Pénavayre

Renseignements et réservations : www.opera.toulouse.fr

Photos : Mirco Magliocca

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