Avant la Medea de Luigi Cherubini (1760-1842), que le Capitole affichera en juin 2027, c’est au tour de sa grande sœur, signée Marc-Antoine Charpentier (1634-1704) de nous proposer le plus terrible drame (un double infanticide) de l’art lyrique. C’est d’après la Médée de son frère aîné Pierre Corneille, que Thomas Corneille écrit le livret de cette tragédie lyrique pour Marc-Antoine Charpentier. Créée à l’Académie royale de musique de Paris en 1693, et malgré l’accueil relativement favorable qu’elle reçut, l’œuvre ne fera pas long feu. Une dizaine de représentations et l’ouvrage quitte l’affiche jusqu’en novembre 1700 à Lille. Ainsi s’achève l’histoire de l’ouvrage. Il faudra ensuite attendre une version concert à Paris en 1976 pour que cet opéra reprenne quelques couleurs. Jean-Claude Malgoire, Michel Corboz et plus récemment William Christie, entre autres, ont porté toute leur attention et leur dévotion à cette partition louée par Louis XIV lui-même qui, ayant assisté à sa création et en ayant accepté la dédicace déclara « avoir entendu là de bien belles choses dans cet opéra de cet habile homme ».
Christophe Ghristi inscrit l’entrée au répertoire du Capitole de cet ouvrage dans le cadre d’une tournée de l’Ensemble Les Epopées initiée le 22 septembre à Montpellier, puis qui s’est poursuivie le 24 à Namur, le 26 à Toulouse, le 30 au Théâtre des Champs Elysées et se terminera à Compiègne le 2 octobre. Un vrai marathon !
Fondé en 2018 par Stéphane Fuget, qui en assure la direction, l’Ensemble Les Epopées s’est spécialisé dans les répertoires des 17éme et 18éme siècles, les interprétant de manière historiquement informée. Ils sont 34 sur scène ce soir, plus 18 membres du Chœur de Chambre de Namur dont certains s’acquitteront avec bonheur de quelques courtes interventions solistes.
Pour incarner Médée, Princesse de Colchos, enchanteresse de son état, il faut ce que l’on appelait alors un bas-dessus, c’est-à-dire une mezzo-soprano. Marthe de Rochois, qui créa le rôle, est considérée comme la première grande cantatrice française. C’est dire. En fait, non seulement il faut une chanteuse de grand talent mais il faut surtout un tempérament capable de traverser un panorama quasiment infini des sentiments humains. Le rôle est difficile, long et exigeant. Marie-Nicole Lemieux s’en empare avec une formidable énergie et une authentique justesse de ton, délivrant un dernier acte (il y en a …5 !) tout de fureur et d’imprécations véristes. La basse Frédéric Caton (Créon), la basse-taille Etienne Bazola (Oronte) et les deux dessus Camille Poul (Nérine/L’Amour) et Claire Lefilliâtre (Cléone/Une Italienne/1er Fantôme) complètent au mieux une distribution dans laquelle deux pépites se sont glissées.

Juliette Mey et Petr Nekoranec
Au mois de mars prochain, elle sera l’une des Rosine des reprises du Barbier de Séville au Capitole. Juliette Mey est une Toulousaine née avec le nouveau millénaire. Si elle chante ici Créuse, donc une partition pour bas-dessus (mezzo-soprano), la clarté de son timbre, sa luminosité, la rondeur et la souplesse du registre aigu, bien que cette partition ne sollicite pas d’ambitus gigantesques, peuvent laisser perplexe quant à une pareille classification. L’épreuve rossinienne devrait nous en dire davantage. Dans tous les cas une bien belle cantatrice. Le ténor tchèque Petr Nekoranec n’est pas un débutant sur notre scène puisque nous avons eu le plaisir de l’y applaudir une première fois lors du Concours de chant en 2014, il avait 22 ans, puis dans un Almaviva d’anthologie (Barbier de Séville 2022), un Midi du Capitole entré dans la légende de cette série de récital en 2024 et, la même année, dans le rôle d‘Arbace de l’Idomeneo mozartien. La voix est devenue magnifique de timbre et de couleurs. L’ampleur et la rondeur du médium et du grave se sont affirmées. Jason ayant été écrit pour une haute-contre, Petr Nekoranec, attentif au style de l’ouvrage, chante donc en utilisant à la perfection cette technique. Et tout cela dans une liaison parfaite des registres et une musicalité souveraine. L’élégance même du chant.
Une entrée au répertoire et une découverte, pour de nombreux mélomanes, follement applaudies
Robert Pénavayre
Photos : David Herrero
