Opéra

Le retour des amants cosmiques

Tristan et Isolde au Théâtre du Capitole en 2015 - Robert Dean Smith (Tristan), Elisabete Matos (Isolde) et Hans-Peter König (Marke) - Mise en scène Nicolas Joel - Photo Patrice Nin

Afficher Tristan et Isolde est toujours s’assurer de créer un évènement. Pour beaucoup de raisons dont la moindre n’est pas l’importance de cette partition qui introduit une modernité musicale dont le 20ème siècle portera les fruits. C’est aussi offrir au public un chef-d’œuvre qu’il faut bien qualifier d’absolu,  réclamant une équipe artistique de tout premier niveau. C’est bien ce que nous propose d’ailleurs Christophe Ghristi avec, en plus, des prises de rôles très attendues.

18 décembre 1928, création de l’ouvrage au Théâtre du Capitole

Depuis déjà plusieurs décennies, le Théâtre du Capitole est « wagnérophile » et la plupart des ouvrages du Maître de Bayreuth y ont déjà été présentés. En cet hiver 1928, c’est le tour de Tristan. Cette création in loco connaît un vibrant succès, bien que chantée en français. Jusqu’en 1942, il y aura trois autres reprises de cet ouvrage à Toulouse. A l’arrivée de Louis Izar à la direction du Théâtre du Capitole, les œuvres de Wagner vont connaître pendant une vingtaine d’années une époque de légende au bord de la Garonne, enfin dans leur langue d’origine. En effet, cette période va voir à l’affiche capitoline les plus grands noms du Festival de Bayreuth mais également des opéras de Vienne et de Berlin venir interpréter les opéras du Maître. A partir de 1952 et si l’on s’en tient seulement à Tristan, vont défiler des noms tels que Gertrude Grob-Prandl et Martha Mödl, pour Isolde, Max Lorenz, Wolfgang Windgassen, Ludwig Suthaus et Richard Martell pour Tristan, Ludwig Weber, Josef Greindl et Arnold von Mill pour Marke, Walter Grossmann, Gustav Neidlinger et Herbert Fliether pour Kurwenal, Johanna Blatter, Georgine Milinkovic, Rita Gorr et Ruth Hesse pour Brangäne !

Gertrude Grob-Prandl, une légendaire Isolde au Théâtre du Capitole en 1952 aux côtés du Tristan de Max Lorenz – Photo: DR

Tous ces prestigieux artistes entrés dans la légende  se partagèrent les 4 reprises de Tristan et Isolde durant le règne de Louis Izar. Il faudra ensuite attendre 1972 pour une autre reprise qui n’est pas vraiment entrée dans les mémoires sous la direction de Michel Plasson. C’est ensuite en 2007, dans une nouvelle production signée Nicolas Joel que cet opéra revient à l’affiche avec ce qui se fait alors quasiment de mieux au niveau international : Janice Baird, Alan Woodrow, Kurt Rydl, Oliver Zwarg et Janina Baechle sous la direction de Pinchas Steinberg.

Deux rôles terrifiants

Même si l’immense Birgit Nilsson prétendait, en riant, que pour chanter Isolde l’essentiel était d’être bien chaussée, faisant allusion à la longueur du rôle, d’autres contraintes surgissent pour interpréter cet emploi, l’un des deux grands dramatiques de Richard Wagner avec Brünnhilde. Il est intéressant de jeter un œil sur la créatrice du rôle, Malvina Schnorr von Carolsfeld. Cette élève du célébrissime Manuel Garcia Jr a 39 ans lorsqu’elle aborde le rôle, ayant déjà à son répertoire Isabella (Robert le Diable), Valentine (Les Huguenots), Norma, Rezia (Oberon), entre autres bien sûr.  Mis à part ce dernier rôle, il est difficile d’imaginer une voix au format wagnérien. Sauf que cette cantatrice est aussi l’épouse d’un tout jeune ténor, Ludwig Schnorr von Carosfeld qui, lui, dispose de cette puissance que l’orchestre wagnérien présuppose. Malvina sera donc la première Isolde, la première cantatrice à affronter un rôle qualifié d’inchantable, un rôle réclamant un ambitus gigantesque  s’étalant du la grave au contre ut ! Les trois registres doivent être projetés avec la même puissance tout en ne faisant pas l’économie des milles nuances souhaitées par le compositeur. L’un des autres problèmes vocaux de ce rôle est assurément le troisième acte qui, entracte inclus, ne redonne la parole à Isolde que plus d’une heure après la fin du deuxième acte. La soprano se doit alors de conserver la concentration de son timbre afin d’être fin prête pour la célèbre Mort d ‘amour qui clôt l’ouvrage. Notons que la fréquentation de Bellini dut faciliter l’exécution des quelques vocalises que contient cet emploi. Ludwig a 29 ans lorsqu’il chante son premier Tristan. Il ne le sait pas encore mais il ne lui reste que peu de jours à vivre. En effet, il meurt le 21 juillet 1865, soit tout juste un peu plus d’un mois après la création de Tristan et Isolde à Munich, le 10 juin 1865. Bien que spécialiste, malgré son jeune âge, du répertoire wagnérien, il chante également Norma et c’est pendant des répétitions  de l’Ottavio du Don Giovanni mozartien que la mort viendra le surprendre. L’ambitus requis pour le ténor est moindre que celui d’Isolde et il n’a pas à souffrir d’un séjour en loge trop long car, même si le premier acte ne le sollicite pas outre mesure, par contre les deux actes suivants le voient sur scène en permanence. La tessiture est celle d’un ténor héroïque, ne dépassant pas le la aigu, mais confortablement installée dans un medium et un grave qui se doivent d’être pleins de ressources en termes de musicalité et de projection. Comme pour la soprano, l’appui vocal doit être en béton, non seulement pour affronter un orchestre très présent, mais aussi pour tenir des phrases d’une grande ampleur.  C’est toujours le dernier rôle wagnérien, avec Siegfried,  auquel se mesurent les heldentenors.

Sophie Koch à l’Opéra national du Capitole pour sa première Isolde – Photo: Vincent Pontet

Mais il ne faut pas croire pour autant les autres emplois faciles. Brangäne en particulier est confiée à un mezzo-soprano, en fait une Falcon car si le la constitue le sommet de la tessiture, celle-ci ne dépassant pas le do # grave, les trois registres se doivent d’être projetés avec assurance et puissance. La difficulté majeure du rôle réside dans le contrôle du souffle, Wagner ayant réservé à cet emploi un phrasé gigantesque, particulièrement lors de ses fameux appels du second acte. Il est amusant et signifiant en termes de vocalité « historique », de constater que la créatrice du rôle, Anna Deinet, a seulement 22 ans lors de l’évènement ! Mais ce n’est pas tout, cette cantatrice a à son répertoire La Reine de la nuit  (La Flûte enchantée), Constance (L’Enlèvement au sérail), Isabella (Robert le Diable), Marie (La Fille du régiment), Leonore (Il trovatore), Vénus (Tannhäuser), Suzanne (Les Noces de Figaro), etc. ! Ce devait être une sacrée voix !  Son pendant masculin, Kurwenal, est un baryton lyrique, peu sollicité dans le grave si ce n’est à découvert de l’orchestre, mais dont la partition très tendue dans l’aigu contient de nombreux sol et d’innombrables mi et fa. Son créateur, Anton Mitterwurzer, et même s’il fut le Sachs des Maîtres Chanteurs, s’est surtout illustré dans Wolfram (Tannhäuser), Telramund (Lohengrin), Le Hollandais (Le Vaisseau fantôme), le rôle-titre de Don Giovanni ainsi que celui de Guillaume Tell. A 47 ans, il est le doyen vocal  de cette création. En effet, le Roi Marke de Ludwig Zottmayr a dix ans de moins. Du sol grave au mi, son rôle s’inscrit dans la tessiture d‘une basse classique dont la qualité majeure doit être un phrasé ample et généreux. Cela dit, le créateur susnommé, et s’il chante aussi bien le rôle-titre de Don Giovanni que le Figaro mozartien, le Conte di Luna verdien(!) et le Tell rossinien (!!), a à son répertoire l’ensemble des rôles de barytons et de basses de Richard Wagner (!!!). Encore une voix d’une exceptionnelle étendue.

Reprise 2015

C’est sous la direction d’un chef habitué de l’Orchestre du Capitole de Toulouse pour l’avoir déjà dirigé de nombreuses fois, autant en lyrique qu’en symphonique, Claus Peter Flor, que cet opéra revoit les planches de la scène toulousaine, dans la production de 2007 signée Nicolas Joel pour la mise en scène.  Avec Tristan nous retrouvions notre dernier Andrea Chénier (2009), le ténor américain Robert Dean Smith. Il est devenu aujourd’hui l’un des heldentenors de référence, chantant entre autre ce rôle à Bayreuth, Paris, Madrid, Barcelone, Vienne, etc. A ses côtés, la soprano portugaise Elisabete Matos faisait ses débuts au Théâtre du Capitole dans le rôle d’Isolde et revenait en fin de saison dans Turandot. Elle est aujourd’hui directrice artistique du Sao Carlos de Lisbonne.  Dans les autres rôles nous retrouvions le mezzo-soprano Daniela Sindram et le baryton Stefan Heidemann, tous deux faisaient partie de la distribution de Rienzi en 2012 au Théâtre du Capitole. C’est avec beaucoup d’attente que nous assistions aux débuts sur notre scène de l’une des plus belles basses actuelles : Hans-Peter König (Marke). Il était à Toulouse entre New York et Munich !

Nikolaï Schukoff à l’Opéra national du Capitole pour ses débuts dans le rôle de Tristan

2023 sous le signe des prises de rôle

La « famille » revient à la maison ! Et qui s’en plaindrait. C’est dans la mise en scène de Nicolas Joel, créée in loco en 2007, que se font les présentes reprises de Tristan et Isolde, réglée cette année par Emilie Delbée. Christophe Ghristi y invite des habitués (la famille) de notre scène. C’est quasiment le cast du dernier Parsifal qui va donc défendre cet ouvrage. Sous la direction de Frank Beermann, qui dirigeait Parsifal in loco, nous retrouverons pour leur prise de rôle, Sophie Koch (Kundry/Isolde) et Nikolaï Schukoff (Parsifal/Tristan). Mais également Matthias Goerne (Amfortas/Marke) en première scénique du personnage. Deux Français sont à l’affiche pour des prises de rôle également, le baryton Pierre-Yves Pruvot (Klingsor/Kurwenal) et le mezzo-soprano Anaïk Morel (Brangäne).  Complètent la distribution Damien Gasti (Mélot), Valentin Thill (Le Jeune Matelot et Le Berger) ainsi que Matthieu Toulouse (Le Pilote).  

De bien belles perspectives et beaucoup d’émotion certainement à venir.

Robert Pénavayre

Représentations : 26 février, 1er, 4 et 7 mars 2023.

Attention, début du spectacle les 1er et 7 mars à 18h.

Renseignements et réservations : www.theatreducapitole.fr

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