Opéra

Le noir chef-d’œuvre de Ponchielli

Quoi de mieux pour ouvrir une saison lyrique qu’un grand opéra réclamant d’immenses moyens de toutes sortes : orchestre, chœur, ballet, solistes sans oublier une machinerie fonctionnant à la perfection ? La Gioconda, le chef-d’œuvre d’Amilcare Ponchielli coche toutes les cases.  Et fait de ce spectacle inaugural tant attendu (c’est une entrée au répertoire), une soirée longuement ovationnée.

Coproduit avec La Monnaie de Bruxelles, ce spectacle porte la marque de son metteur en scène : Olivier Py. Les Toulousains ont eu l’occasion d’apprécier et de saluer son travail ici même sur Dialogues des Carmélites. Nous retrouvons la marque de son décorateur et costumier, Pierre-André Weitz avec ces perspectives fuyantes, ces néons, ces noirs angoissants. Les lumières de Bertrand Killy sont réfléchies par une eau stagnante qui a envahi la scène dès le début du spectacle, soulignant le charme maléfique de cette transposition géographique. En effet, l’œuvre se passe à Venise, et non plus à Padoue comme dans l’ouvrage original de Victor Hugo, Angelo, Tyran de Padoue. La Sérénissime nous est montrée ici bien loin des peintures de la Renaissance ou des cartes postales actuelles. Nous sommes dans les bas-fonds, l’eau croupie sert de refuge à une faune humaine qui n’est pas loin d’en être la lie.  A son sommet, un espion, Barnaba, personnage principal dans l’œuvre du librettiste Arrigo Boito. C’est lui qui dirige ces orgies sataniques dans lesquelles des nourrissons sont éventrés. C’est lui aussi, Iago avant l’heure, qui manipule ces pantins que sont les forces en principe au pouvoir. Et tout cela par désir charnel. Normal donc qu’Olivier Py ne recule devant aucune nudité, gratifiant, si l’on peut dire, la célèbre Danse des heures, d’un viol collectif ! Bien sûr, rien à voir avec la version Disney. Heureusement car le metteur en scène creuse ici le sillon de la noirceur jusqu’aux tréfonds de l’âme humaine. En cela il rend pleinement justice à un ouvrage d’une rare et endogène violence. Le chaleureux accueil fait à l’équipe de production montre à l’évidence que le public toulousain a changé ses paramètres et se trouve aujourd’hui prêt à considérer sereinement de nouvelles propositions en matière de théâtre lyrique.

Scène de l’orgie – Au centre Pierre-Yves Pruvot (Barnaba) -Photo: Mirco Magliocca

La confirmation d’un grand baryton français : Pierre-Yves Pruvot

Avant de programmer une Gioconda, il faut s’assurer de la participation de 6 grandes voix couvrant toutes les tessitures vocales modernes. Malgré quelques changements de distribution, Christophe Ghristi est arrivé au bout de ce challenge que peu de maisons d’opéra osent affronter. Côté féminin, Béatrice Uria-Monzon reprend au Capitole le rôle qu’elle tenait dans cette production à Bruxelles, celui de Gioconda, cette chanteuse des rues qui va se sacrifier par amour. Véritable bête de scène, elle incarne cette femme éperdue avec un sens du tragique bouleversant, ses aigus puissants et son phrasé généreux traçant un portrait vocal parfaitement séduisant.  Face à elle, la Laura de Judit Kutasi est une authentique découverte.  Véritable mezzo-soprano à la voix longue, homogène dans tous les registres, parfaitement et puissamment projetée, elle défie ce rôle de véritable Falcon avec une aisance confondante. Agostina Smimmero pare avec émotion le rôle de La Cieca de son timbre automnal. Côté masculin, la détonation est venue du dernier Klingsor capitolin, Pierre-Yves Pruvot. Dans Parsifal nous avions alors pu apprécier l’étendue de cette voix large, puissante, timbrée, longue, homogène. Nous retrouvons tout cela dans un rôle autrement exposé, celui de Barnaba, avec en plus la découverte d’un tragédien hors pair, monstrueusement inquiétant, conjuguant Scarpia et Iago dans un délire de sadisme. Pour sa prise de rôle d’Enzo, le ténor Ramon Vargas déploie une magnifique intelligence musicale, fruit d’une déjà longue carrière sur les plus prestigieuses scènes lyriques du monde et dans un répertoire faisant une place d’honneur à Giuseppe Verdi.  Arrivé in extremis en remplacement d’un confrère défaillant, la basse Roberto Scandiuzzi ne fait qu’une bouchée d’Alvise, un rôle qu’il a interprété de très nombreuses fois, lui apportant cette noblesse de ton, de phrasé et de tenue que nous admirons tant chez cet habitué de la scène toulousaine. Saluons enfin pour leur contribution au succès de ce spectacle : Roberto Covatta (Isepo), Suljkan Jaiani (Zuane/Un Pilote) et Hugo Santos (Barnaboto/Un Chanteur). Saluons aussi, et comment en serait-il autrement, la formidable prestation du Chœur et de la Maîtrise du Capitole, ici fortement sollicités, sous la direction d’Alfonso Caiani. Saluons enfin les douze danseuses et danseurs réunis à cette occasion pour leur engagement sans faille dans une production particulièrement exigeante à leur encontre.

C’est dans une orchestration réduite à peu près de moitié, adaptée pour cause de pandémie par le Collectif Lacroch’ que l’Orchestre national du Capitole de Toulouse, sous la direction de Roberto Rizzi-Brignoli nous a fait entendre cette partition clé de voûte entre un romantisme finissant et l’aube du vérisme.

Robert Pénavayre

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