Festivals

Un parcours vertigineux

Même si le moment du bilan final est loin d’être venu, il est possible de dresser aujourd’hui un premier panorama de la carrière du ténor américain Gregory Kunde, un chanteur qui porte vaillamment ses 63 ans. Enfin, possible oui, mais téméraire car le parcours de cet interprète défie les conventions. Imaginez, en plus de trente années de carrière, Gregory Kunde a interprété les rôles de lyrique, de contraltino, de romantique, de baryténor, de grand lyrique et aujourd’hui de dramatique.
A titre d’exemple il est le seul de notre temps à avoir chanté l’Otello verdien et le rossinien ! Mais le miracle est que celui qui eût Alfredo Kraus comme mentor, conserve de nos jours, outre un ambitus impressionnant ne reculant devant aucun aigu ni devant les graves les plus abyssaux pour sa tessiture, une virtuosité, une souplesse vocale et un contrôle du souffle qui laissent pantois. Ce n’est pas tout, Gregory Kunde a ce pouvoir inné d’être immédiatement un personnage, dès la première note chantée. C’est à cette touche subtile que l’on reconnaît immédiatement non pas un chanteur mais un artiste.

Gregory Kunde – Photo Joan Castro-Iconna –

Titulaire d’un calendrier effrayant, celui qui vient de triompher il y a quelques jours dans l’Otello verdien à Londres et dans Calaf à Tel Aviv, continue sur une lancée dantesque puisque, dans la foulée de Peralada, ce ne seront rien moins que Ballo in Maschera, Aïda, Norma, Peter Grimes, La Forza del destino, Otello, Manon Lescaut et bien d’autres ! Et de terminer sa future saison en… dirigeant Le Barbier de Séville à Venise. Le temps de la reconversion serait-il venu ? Ce serait plus que compréhensible d’autant que la machine humaine n’est pas inépuisable. Surtout à un pareil rythme. C’est un peu ce que nous a démontré le récital de ce 6 août au Festival de Peralada, récital accompagné au piano par José Ramon Martin, alternant airs de bravoure et mélodies. Ces dernières, signées Bellini, Rossini et Verdi, ne furent pas les meilleurs moments de la soirée, la première d’entre elles : Vaga Luna che inargenti étant carrément inquiétante. Puis, petit à petit, l’organe du ténor s’est poli et a retrouvé tout l’éclat que nous lui connaissons. Cela dit, c’est dans les grands airs d’opéra qu’il a fait frémir la nombreuse assistance qui remplissait l’Eglise du Carmel. Aux rangs de ceux-ci la cavatine de Pollione de La Norma de Bellini couronnée d’un contre-ut devant lequel beaucoup de ténors reculent et achevée par une cabalette guerrière à faire trembler les murs de l’auguste édifice. Comment ne pas rester ébloui également devant ce périlleux Asile héréditaire du Guillaume Tell rossinien. La prosodie est parfaite, le phrasé aussi, l’ambitus se déploie sans faillir jusque sur un extrême aigu infaillible. C’est peut-être dans la grande scène de Riccardo du Ballo in Maschera de Verdi que Gregory Kunde va atteindre l’acmé de cette soirée tant le cantabile et la musicalité se déploient avec une élégance souveraine. Du grand art. Clairement l’air de Rodolphe du 1er acte de La Bohème de Puccini, pour aussi émouvant soit-il, n’a pas ici la même assurance…. Le programme se termine avec le Vesti la Giubba du Pagliacci de Leoncavallo. Le tragédien enlace le chanteur dans une interprétation formidablement émouvante. Deux bis pour le moins inattendus remercient le public de son chaleureux accueil. Se transformant en crooner, Gregory Kunde chante, et de quelle manière : What a Wonderful World et My Way. Comme un hommage à son pays et à son parcours.

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