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Le Capitole sous les étoiles

Le festival des Chorégies d’Orange ne se limite pas à l’exploration du grand répertoire lyrique. Entre deux représentations d’opéra, chaque édition du festival provençal offre un choix de concerts symphoniques. Le 11 juillet dernier, sous un ciel immaculé, l’Orchestre National du Capitole de Toulouse (ONCT), dirigé par son chef permanent, le très charismatique Tugan Sokhiev, présentait un beau programme de musique russe. L’éminent pianiste, russe lui aussi, Denis Matsuev, en était le bouillant soliste.
Etonnant comme l’acoustique d’un lieu modifie profondément les caractéristiques de timbre des musiciens qui s’y produisent et donc la perception de l’auditeur. Pour ceux qui, comme l’auteur de ces lignes, sont habitués à écouter l’Orchestre du Capitole dans sa résidence habituelle, la Halle aux Grains de Toulouse, c’est dans une tout autre esthétique sonore qu’ils découvrent les qualités de la belle formation symphonique. Le Théâtre Antique marque chaque prestation de son étonnante précision acoustique. En l’absence d’effet de salle (et pour cause !), chaque pupitre, chaque instrument est perçu individuellement. Il en résulte une diffusion sonore particulièrement analytique qui confère à la masse orchestrale une transparence inhabituelle, un équilibre sonore nouveau. Et l’image acoustique du piano donc ? Elle bénéficie également de cette précision diabolique. Les nuances semblent soulignées, comme vues au microscope. Il faut reconnaître que le soliste de la soirée en possède à l’évidence tous les moyens.

Le pianiste russe Denis Matsuev – Crédit photo : Michael Nagle

Dans le concerto n° 3 pour piano et orchestre de Rachmaninoff, Denis Matsuev peut donner toute la mesure de son inépuisable énergie. Mais cet athlète du clavier ne limite pas son talent à celui de « broyeur d’ivoire ». Il possède et exploite une étonnante palette de coloriste, un sens de la dynamique et des contrastes qui trouvent leur épanouissement dans cette œuvre emblématique. Les nombreuses cadences qu’elle offre au piano témoignent de l’importance particulière que Rachmaninoff attache à la partie soliste. Celle qui fleurit au cœur de l’Allegro ma non tanto initial prend sous les doigts de Denis Matsuev des allures de charge héroïque. Son ébouriffante technique lui permet de passer sans transition de l’exaltation la plus incandescente au chant le plus pur. Admirablement soutenu par un écrin orchestral subtil et nuancé, le soliste semble improviser avec un naturel désarmant. De l’ouverture chargée de nostalgie inquiète au final éblouissant, l’association idéale du piano et de l’orchestre prend des allures de confidence affective entre amis. Couleurs sombres ou éclatantes, lyrisme discret ou désespéré brossent un tableau sans complaisance ni mièvrerie de ce romantisme mélancolique égaré dans un siècle qui n’est plus le sien.

L’accueil triomphal que le public fasciné réserve au pianiste se prolonge pendant les deux bis qu’il accorde volontiers. La petite miniature « Musical Snuff box » (La boîte à musique), de Liadov, précède un bœuf jazzistique incandescent qui mène Denis Matsuev au bord de la crise de nerf…

L’Orchestre National du Capitole de Toulouse, dirigé par Tugan Sokhiev

Crédit photo : Classictoulouse

La seconde partie de cette soirée sous les étoiles place l’orchestre au cœur des angoisses et des aspirations tragiques du Tchaïkovski de la maturité, avec sa somptueuse 5ème symphonie. Une œuvre que Tugan Sokhiev s’est approprié avec détermination, ferveur et subtilité. Dans la succession des quatre volets contrastés qui la composent, le jeune chef investit sa science de la couleur, du phrasé, des nuances, de la respiration. Il façonne le son comme un sculpteur dompte la matière. Les montées d’adrénaline succèdent aux épanchements désespérés qui jamais ne sombrent dans la complaisance, ni dans l’auto-flagellation. Une émouvante sincérité imprègne cette interprétation forte et digne. Un grand bravo aux musiciens toulousains qui jouent le jeu avec ardeur et musicalité. Les grands solos sont admirablement tenus. Que ce soit la clarinette de David Minetti, douceur infinie et blessée de l’ouverture, ou le cor superbe et mélancolique de Jacques Deleplanque dans l’Andante cantabile, bouleversant d’émotion, la beauté instrumentale est au service de l’intensité expressive.

Nouveau triomphe pour l’orchestre et son chef ! Trois bis généreux viennent remercier le public debout et chauffé à blanc : la Danse Slave n° 1 de Dvořák, un extrait de Casse noisette de Tchaïkovski et l’ouverture de Carmen de Bizet, scandée par les applaudissements jaillissant des gradins. La fête sous les étoiles !

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