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Jonas Kaufmann ou la brûlure de la perfection

Alors que la première représentation du chef d’œuvre de Bizet, le 8 juillet, avait eu l’accompagnement bien involontaire d’un mistral glacial, le spectacle critiqué ici a bénéficié d’un temps idéal pour ce festival de plein air. L’amphithéâtre, plus que convenablement rempli, a donc pu profiter pleinement d’artistes au sommet de leur talent, même si, au milieu de ces derniers, le ténor Jonas Kaufmann créait un certain déséquilibre…
Le rideau s’ouvre, si l’on peut dire, sur un amoncellement de gigantesques cartes à jouer dispersées sur cette immense scène. Au centre du dispositif scénique imaginé par Louis Désiré, également metteur en scène et costumier, deux cartes sont retournées : la Dame de cœur et l’As de pique. Le destin est donc d’entrée de jeu révélé. Il ne reste plus à l’inexorable course à l’abîme, que représente le livret de cet opéra, qu’à se dérouler avec sa sensualité, ses cris, ses larmes et sa sanguinaire catastrophe. Si les costumes féminins en forme de chasuble ne sont pas des plus seyants, la direction d’acteur est relativement précise et cerne bien les tempéraments opposés des deux protagonistes. Les beaux éclairages de Patrick Méeüs achèvent de donner une belle patine à cette production.

Jonas Kaufmann et Kate Aldrich – Photo Philippe Gromelles Orange –

Quand le public s’en prend au chef d’orchestre !

Il est rarissime qu’un public d’opéra conspue le chef d’orchestre, toute son attention étant dirigée plutôt vers le plateau. Eh bien, en ce samedi, Mikko Franck a dû se demander ce qu’il lui arrivait lorsqu’il s’est vu accueilli à son retour en seconde partie du spectacle par une véritable bronca ! Que penser d’une telle réaction ? En tout état de cause, ce n’était pas le magnifique Orchestre Philharmonique de Radio France qui était dans le viseur, pas plus que ses somptueux solistes qui nous ont donné à entendre des moments musicaux de grâce pure. Alors ? Peut-être convient-il de chercher la raison de ce mouvement d’humeur dans les tempi adoptés ici, tempi parfois d’une lenteur angoissante pour le souffle des chanteurs, tempi qui font apparaître des pages comme par exemple le duo José/Micaëla d’une longueur interminable. Et puis il y a ce manque de chair, de couleurs, de drame dans une partition qui en regorge. La contrepartie de cette approche quasiment chambriste est la révélation de thèmes, de phrases, de sonorités que les options telluriques effacent fatalement. En tout état de cause cette « réception » était largement disproportionnée. Des applaudissements « discrets » auraient largement suffit à faire comprendre au maestro finlandais le décalage entre l’attente du public et sa conception de l’ouvrage. Ajoutons que Mikko Franck est le futur Directeur musical de cet orchestre. Ce qui n’est pas rien ! Bref.

Scène finale de l’ouvrage – Photo Philippe Gromelles Orange –

Jonas Kaufmann, déjà une légende vivante

Comment remercier Raymond Duffaut d’avoir offert au plus large public, celui des Chorégies, un artiste tel que Jonas Kaufmann ? Je dis bien un artiste et non pas un chanteur car le Don José qui fait pâmer la planète entière depuis une dizaine d’années est bien plus qu’un chanteur. Le silence religieux qui accompagnait l’air de la fleur en dit long sur le charme et le pouvoir de cette voix, une voix dans laquelle chaque dynamique est calculée, pensée, opportune, subtile, sensée. Alors, bien sûr, il faut une fabuleuse maîtrise pour passer du quadruple piano au fortissimo. C’est justement toute la différence entre Jonas Kaufmann et ses collègues ténorisants actuels : une technique d’enfer qui lui permet d’être aussi crédible dans Siegmund et Parsifal que dans Don José et Des Grieux. Une projection impérieuse et des demi-teintes aussi aériennes que parfaitement timbrées, un phrasé impérial, une prosodie française au-dessus de tout soupçon, un respect absolu du style et ce timbre ruisselant de lumière sans oublier un artiste formidablement engagé dans ses rôles achèvent de parfaire le portrait idéal de ce que l’on aimerait voir plus souvent sur les planches lyriques.

Jonas Kaufmann
– Photo Bruno Abadie, Cyril Reveret –
O
Mais si cela était, Jonas Kaufmann ne serait plus unique, or il l’est ! A vrai dire, il est difficile d’exister à ses côtés. C’est pourtant ce qu’essaie de faire une distribution bien plus qu’honnête. Il en est ainsi de la cigarière de Kate Aldrich. Cette mezzo (?) américaine balade sa Carmen dans le monde entier (Vancouver, Zurich, Séoul, Moscou, San Francisco, Munich, Berlin, New York, Vérone, etc.). Dotée d’une voix qui s’apparente davantage à celle d’un Falcon, Kate Aldrich, et dans ce lieu gigantesque, peine à faire passer son médium. Certes, la musicienne est raffinée, ses aigus ronds et puissants envahissent aisément l’amphithéâtre, mais, pour exemple, la scène des cartes la pousse dans des retranchements rédhibitoires. Inva Mula, une habituée des Chorégies, a fait sien le rôle de Micaëla. Elle le détaille toujours avec autant d’émotion et de sensibilité musicale.

Nouveau venu in loco, Kyle Ketelsen impose un Escamillo flambant vocalement. Dommage alors d’avoir coupé son duo du 3ème acte avec Don José ! Et bien sûr des seconds rôles au cordeau : Hélène Guilmette (Frasquita), Marie Karall (Mercédès), Jean Teitgen (Zuniga), Armando Noguera (Moralès), Olivier Grand (Le Dancaire) et Florian Laconi (Le Remendado). Soulignons à présent l’exemplaire participation des chœurs d’Angers-Nantes Opéra, de l’Opéra Grand Avignon, de l’Opéra de Nice ainsi que de la Maîtrise des Bouches-du-Rhône.

Une bien belle soirée en définitive.

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