Le 36ème festival Piano aux Jacobins poursuit sa mission associant permanence, fidélité et découverte. Avec le récital donné le 21 septembre à l’auditorium Saint-Pierre des Cuisines par Dana Ciocarlie, la découverte porte sur le programme lui-même, composé avec imagination et finesse par la généreuse pianiste d’origine roumaine. Dana Ciocarlie fait précisément partie des fidèles du festival. Elle a choisi cette année d’offrir un florilège de pièces françaises, connues et à découvrir qu’elle présente avec simplicité, chaleur et pédagogie.
Certes, Maurice Ravel et César Franck occupent une place éminente dans le parnasse des compositeurs hexagonaux pour le piano. Mais quel public connaît bien Marie Jaëll et Gustave Samazeuilh ? Dana Ciocarlie s’attache ainsi à mettre en perspective, comme en miroir, des œuvres proches ou complémentaires. L’agencement, la succession de ces partitions font apparaître de subtiles similitudes, d’étranges parentés.

Dana Ciocarlie à l’auditorium Saint-Pierre des Cuisines – Photo Classictoulouse –

Dana Ciocarlie consacre la première partie de soirée à la délicatesse, incarnée successivement par Marie Jaëll et Maurice Ravel. Pianiste virtuose, enfant prodige, compositrice reconnue et appréciée notamment de Franz Liszt, Marie Jaëll (1846-1925) proposa une méthode originale d’enseignement du piano : Le toucher. Enseignement du piano basé sur la physiologie (1899). Dans cette méthode et ses autres ouvrages, elle se consacre à l’étude de la technique pianistique et se livre à une analyse très poussée du toucher. Elle laisse une œuvre vaste et variée qui met néanmoins l’accent sur son intérêt pour la miniature. L’œuvre choisie par Dana Ciocarlie, Les beaux jours, évoque un album rassemblant une douzaine d’instantanés photographiques. A l’image de Schumann dans ses Scènes de la forêt, la compositrice évoque, dans cette succession de courtes pièces, un paysage, un portrait, quelques personnages, un incendie, les murmures de la forêt, ceux d’un ruisseau… L’interprète se prête au jeu avec une délicatesse de toucher, une fraîcheur, une tendresse pleines d’émotion.

Le lien avec Le Tombeau de Couperin, de Ravel, s’établit tout naturellement. La pianiste aborde cette suite de danses avec la même poésie, la même grâce légère. Au charmant babillage du Prélude succède le calme admirablement construit de la Fugue puis l’élégance de la Forlane. Cette sérénité se heurte ensuite à la vivacité du Rigaudon, à la fois impertinent et impétueux. L’interprète met l’accent sur la nostalgie poétique du Menuet, puis sur l’effervescence, par instant inquiétante de la Toccata finale.

Un grand souffle romantique anime toute la deuxième partie du concert qui s’ouvre sur la Suite en sol majeur de Samazeuilh. Critique et observateur avisé de la vie musicale de son temps, le Bordelais Gustave Samazeuilh (1877-1967), est connu notamment pour sa traduction en français du livret de Tristan et Isolde de Wagner. Il est également l’auteur de plus d’une centaine de réductions pour piano d’œuvres de ses contemporains. Sa Suite en sol adopte la même forme, la même structure que le ravélien Tombeau de Couperin. La similitude des danses qui composent les deux partitions est frappante. Néanmoins, le contenu, le style musical sonnent bien différemment. Plus proche de Camille Saint-Saëns ou de César Franck que de Maurice Ravel, son postromantisme s’assume comme tel. Le lyrisme du Prélude, la nostalgie de la Sarabande sont suivies de l’agitation joyeuse du Divertissement et de l’atmosphère pastorale de la Musette. La dernière section, Forlane, s’ébroue dans une succession de contrastes réjouissants.

Dana Ciocarlie retrouve le grand style épique de la partition phare de César Franck pour le piano, son Prélude, Choral et Fugue. L’interprète marie ici avec ardeur le sens de l’architecture et celui de l’héroïsme d’une écriture foisonnante. Par le jeu des couleurs, le sens de la registration et l’utilisation de la pédale, elle relie légitimement cette pièce pour piano au grand œuvre de Franck pour l’orgue. Somptueuses sonorités, amples développements, héroïsme expressif emportent l’adhésion d’un public enthousiaste.

Avec sa générosité coutumière Dana Ciocarlie offre pas moins de quatre bis très différents. Comme elle l’annonce elle-même, c’est « tout à fait autre chose ». La plus populaire des miniatures de Musica Ricercata de György Ligeti est suivie de la célébrissime Marche Turque, final de la sonate n° 11 en la majeur, de Mozart. Puis c’est une Valse de Chopin et enfin une pièce délirante du Roumain (bon sang ne saurait mentir !) Paul Constantinescu. La bonne humeur règne dans l’auditorium que le public quitte à regret, le sourire aux lèvres.

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