Festivals

Bach et le geste

Le 25 septembre dernier, Piano aux Jacobins conviait les curieux à participer à une expérience musicale et chorégraphique très particulière. Sur une initiative originale de Paul-Arnaud Péjouan, co-directeur du festival, deux concerts-spectacles étaient présentés simultanément. Dans le cloître des Jacobins, le grand pianiste François Dumont offrait un programme musical consacré à Johann Sebastian Bach. Au même moment, l’auditorium Saint-Pierre des Cuisines hébergeait un piano sans pianiste chargé de retranscrire le même programme précédemment capté numériquement grâce au dispositif « Disklavier ». Autour de ce piano, le danseur et chorégraphe Pierre RIgal développait un ballet solitaire (ou presque !) en contrepoint sur la musique de Bach, ballet intitulé « Suites absentes ». Etrange duo entre l’homme et l’instrument.
Il faut tout d’abord préciser en quoi le système « Disklavier » (disk = disquette, klavier = piano) se distingue de tout dispositif d’enregistrement. Inventé par la société Yamaha, ce procédé réunit un piano acoustique traditionnel et un mécanisme numérique capable de capter et de reproduire le jeu d’un interprète. En quelque sorte le lointain descendant du fameux rouleau capable, au tournant des XIXème et XXème siècles, de capter mécaniquement le jeu des grands virtuoses de l’époque. Le « Disklavier » équipe un grand piano acoustique de concert d’un ensemble de capteurs très perfectionnés qui analysent chaque nuance de l’interprète aussi bien sur les touches, les marteaux et les pédales, dans le but de permettre la reproduction fidèle des moindres détails de l’exécution.

C’est ainsi que le spectateur de l’auditorium entend l’exacte reproduction des interprétations d’un florilège de partitions de Johann Sebastian Bach par François Dumont. Les touches du piano ainsi que les pédales s’enfoncent donc en synchronisme, comme sous les doigts et les pieds d’un interprète invisible !

Pierre Rigal et le piano
sans pianiste – Photo Classictoulouse –

En complément, ou plutôt en contrepoint, le très imaginatif Pierre Rigal tisse une chorégraphie inspirée à la fois de la musique et du rituel du concert. Il apparaît sur scène revêtu du traditionnel frac avec queue de pie, comme s’il s’apprêtait à jouer lui-même. Saluts discrets, longuement répétés, puis évolution, comme pour des variations sur un thème donné, tout au long du concert. En parallèle, sont projetées sur les murs de l’auditorium, des phrases successives, comme écrites par Bach lui-même et qui balisent astucieusement la vie du compositeur, depuis sa prime jeunesse jusqu’à sa mort. Beau dispositif qui accompagne le déroulement des œuvres jouées.

Ce que l’on entend touche à la perfection. Rien de mécanique dans l’interprétation de François Dumont dont on connaît la probité et la finesse. Le jeu, le toucher distillent une musique d’une grande pureté, et pourtant d’une sensibilité extrême. Le programme imaginé par le pianiste s’ouvre sur le Capriccio sopra la lontananza del suo fratello dilettissimo (Caprice sur le départ de son frère bien-aimé) BWV 992, touchante pièce de jeunesse de Bach destinée au clavecin que l’interprète évite de surcharger d’un romantisme hors de propos, bien qu’il s’agisse de l’unique partition à programme composée par Bach . La merveilleuse Suite anglaise n° 3 en sol mineur, succession de danses d’une beauté absolue, est l’occasion pour le danseur de se désaltérer d’un boc de bière directement posé sur le clavier.

Pierre Rigal et Noiraude – Photo Classictoulouse –

Les deux Préludes et fugues qui suivent, le premier (en la mineur BWV 543) dans sa transcription par Franz Liszt, le second (en mi bémol mineur BWV 853) dans sa version originale, s’accompagnent de la venue sur scène d’un personnage inattendu : une adorable biquette, prénommée Noiraude, vêtue d’une sorte de houppelande bouclée. Attachée au pied du piano, elle bêle discrètement à deux reprises comme pour s’étonner de sa présence, pendant que le danseur poursuit son rituel gestuel et vestimentaire. Son frac subit toutes les transformations possibles, comme les thèmes musicaux que le compositeur varie à l’infini. Mais quel rapport avec les chaussettes (violettes évidemment) portant le sigle du TFC ? La provoc est ici un peu gratuite…

Si la logique de la chorégraphie tarde à dévoiler son message (si message il y a) et peut laisser dubitatif, le dernier épisode s’avère beaucoup plus convaincant. Il accompagne l’interprétation remarquable de la fameuse Chaconne en ré mineur, extraite de la deuxième Partita pour violon seul BWV 1004, dans sa transcription pour piano par Ferruccio Busoni. Alors que la chorégraphie semble jusque-là s’être efforcé de fuir toute redondance, elle adopte ici une gestique en résonance avec la musique. Par un astucieux stratagème vestimentaire, Pierre Rigal se transforme en Johann Sebastian Bach. Lorsque, sur les dernières mesures de la Chaconne, il se love lentement à l’intérieur du piano, comme pour retrouver l’essentiel de la musique, l’émotion jaillit enfin d’une fusion sensible entre les notes et le geste. L’image est saisissante et justifie à elle seule la démarche…

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