Festivals

Ardeur musicale

Le deuxième concert classique du festival Toulouse d’Eté réunissait, le 18 juillet dernier, six jeunes artistes enthousiastes dans ce cloître des Jacobins tout récemment rénové : plafond étoilé, fresque révélées. Cette soirée chaleureuse, dans tous les sens du terme, explorait un répertoire d’une grande exigence autour de la musique de chambre française de la fin du XIXème siècle et du début du XXème.
Les premières notes de la soirée en disent long sur l’excellence des jeunes musiciens invités. Elles émanent du Quatuor Voce, formation récente dans laquelle règne la parité absolue. Sarah Dayan et Cécile Roubin, violons, Guillaume Becker, alto, et Florent Frère, violoncelle, réunis depuis 2004, témoignent d’un accomplissement artistique que l’on ne pensait possible qu’au bout de décennies de pratique du quatuor à cordes. Il faut du temps pour assurer la cohésion parfaite d’une telle phalange. Ces quatre musiciens, aux personnalités visiblement bien marquées, fusionnent leurs talents et leur individualité pour forger un ensemble d’une parfaite précision, d’un élan irrésistible, délivrant une sonorité à la fois riche et homogène, autant de qualités qu’un grand quatuor se doit de posséder. Ils attaquent les premiers accords du quatuor de Debussy, Animé et très décidé, comme si leurs vies en dépendaient ! Les timbres sombres dominent d’abord dans ce combat initial, mené avec une passion maîtrisée. La même détermination irrigue le second volet, Assez vif et bien rythmé, aux pizzicati aussi nerveux que précis. La rêverie poétique de l’Andantino, doucement expressif, avec ses silences évocateurs, précède un final éblouissant. Les interprètes jouent habilement sur l’opposition entre les deux volets, Très modéré – Très mouvementé, pour conclure l’œuvre sur un feu d’artifice irrésistible de force libérée. Du grand art !

Les interprètes du Concert pour piano, violon et quatuor à cordes d’Ernest Chausson

De gauche à droite : Guillaume Chilemme, violon, Nathanaël Gouin-Mossé, piano,
Sarah Dayan et Cécile Roubin, violons, Guillaume Becker, alto et Florian Frère, violoncelle

– Photo Classictoulouse –

C’est au tour du duo constitué de Guillaume Chilemme, violon, et Nathanaël Gouin-Mossé, piano, de révéler la spécificité de leur association. Les qualités de ces deux jeunes « anciens » élèves du Conservatoire de Toulouse, tout deux bardés de récompenses, s’harmonisent et se complètent parfaitement. L’ardeur lyrique du violoniste établit avec la clarté digitale du pianiste un dialogue fructueux. Après la courte mais savoureuse pièce de Déodat de Séverac « Souvenirs de Céret sur des thèmes catalans », les deux compères se lancent dans l’aventure que constitue l’admirable Sonate n° 2 en sol majeur de Maurice Ravel. Pièces maîtresse de la musique de chambre du XXème siècle, cette sonate résume presque tout l’art du compositeur. Les interprètes ouvrent l’Allegretto initial sur cette grâce nonchalante qui évolue vers une sorte de sombre violence. Dans l’emblématique Blues : Moderato, ils évitent la caricature jazzistique pour se concentrer sur la beauté musicale pure. Ils assument enfin la folie du Perpetuum mobile : Allegro. Eblouissant final.

Les six artistes se retrouvent pour une seconde partie de soirée consacrée à une partition rarement inscrite aux programmes des manifestations de musique de chambre, le pourtant fameux Concert pour piano, violon et quatuor à cordes d’Ernest Chausson. Et pour cause. Il n’existe pas, à ma connaissance, d’autre pièce réunissant ces instruments-là. Visiblement heureux de se retrouver pour une telle œuvre, les jeunes interprètes hissent la grand voile et font souffler le vent du large. A la suite d’un premier mouvement dont le titre, Décidé, ne saurait être mieux illustré, le balancement de la tendre Sicilienne constitué un havre de finesse. La douleur qu’exprime avec pudeur le troisième volet, Grave, confère au Finale Très animé un relief saisissant. Les six musiciens mettent littéralement le feu à la partition dans ce volet éblouissant dans lequel plus que jamais, les deux instruments solistes, le violon de Guillaume Chilemme et le piano de Nathanaël Gouin-Mossé, établissent un dialogue véritablement concertant avec le Quatuor Voce promu au rang d’orchestre symphonique.

L’ovation qui salue cette interprétation est suivie d’une reprise de la belle Sicilienne. Un bonus bienvenu !

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