Entretiens | Opéra

Le monde qui nous entoure est notre première source d’inspiration.

Ancré Barbe et Renaud Doucet

Le public du Capitole a découvert le duo franco-canadien Barbe et Doucet pour la nouvelle production de La bohème de Giacomo Puccini en novembre 2022. Ils reviennent pour le chef-d’œuvre de Gioacchino Rossini, La Cenerentola, un ouvrage d’une difficulté majeure dont ils nous livrent ici leur vision. Eclairant au passage leur conception de l’art lyrique.

Rencontre

Classictoulouse : Renaud Doucet, vous êtes metteur en scène et chorégraphe, André Barbe, vous êtes en charge des décors et des costumes. Comment travaille-t-on à 4 mains sur une production d’opéra ?

Renaud Doucet (RD) : Quand nous arrive la proposition de telle ou telle œuvre, nous commençons à travailler sur sa dramaturgie. Quel est l’intérêt de présenter cet opéra aujourd’hui, pour un public précis, dans une ville déterminée et un contexte qui ne l’est pas moins. En fait c’est comme pour un tableau : on l’encadre comment, on l’éclaire de quelle manière et sur quel mur le pose-t-on ? On se doit tout d’abord de préserver l’œuvre, après il nous appartient d’y apporter un éclairage nouveau lorsque cela est pertinent.

André Barbe (AB) : c’est comme un match de tennis. On se lance des idées sur lesquelles parfois il nous arrive de rebondir ou d’échanger. Assez rapidement je fais des visuels.

RD : En fait nous avons réalisé trois Cenerentola qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. L’une est à Hambourg, l’autre aux Etats Unis et puis il y a celle du Capitole en coproduction avec l’Opéra National de Lettonie. Ce qu’il faut savoir c’est qui est Angelina, son histoire. Elle se doit d’être, comme tous les autres protagonistes, un personnage de chair et de sang. Rossini ne voulait pas de magie dans cette œuvre, il voulait des gens comme vous et moi, des gens capables de se transformer eux-mêmes. Au Capitole nous nous sommes plongés dans le milieu du théâtre. Ce qui va intéresser le prince, ce n’est pas le physique d’Angelina, mais ce qu’elle fait dans ce théâtre. Angelina crée des costumes et c’est cela qui interpelle Alidoro et le prince, sans oublier sa gentillesse et sa bonté évidemment.

AB : Nous avons situé l’action dans la Little Italy de la prohibition à New York dans les années 1930. Don Magnifico est le tenancier d’un théâtre de burlesque, autrement dit d’effeuilleuses. Ses deux filles font partie de la troupe et Angelina en est l’habilleuse multifonction.

RD : Le prince est l’héritier d’un autre établissement qui propose des programmes de prestige à l’image des Ziegfeld Follies que nous avons nommé The King’s Follies. Mais ce qui nous intéresse surtout est de montrer les coulisses, tout le microcosme du théâtre. Angelina n’est pas attirée par la scène et ses lumières. Elle est passionnée par la création.

AB : La mise en scène se promène entre les deux théâtres. Alidoro, en voyant les croquis d’Angelina s’aperçoit vite qu’elle a du talent et aimerait bien qu’elle vienne travailler dans le théâtre de revue du prince car son établissement devient un peu ringard.

RD : Le spectacle du Capitole comporte 11 tableaux et 6 décors différents. En référence aux années 30, nous employons des toiles peintes, ce qui est très tare aujourd’hui. Les changements sont donc nombreux, ce qui stimule l’intérêt du public et crée de facto de la théâtralité.

André Barbe et Renaud Doucet à la Fenice de Venise

Vos productions sont toujours millimétrées, tant dans la direction des chanteurs que dans les décors et les costumes, toujours particulièrement précis. Est-ce une marque de fabrique qui se vérifie sur toutes vos productions ?   Pourquoi cette minutie du détail ?

RD : Pour nous, ce qui est important est que notre mise en scène ne soit pas « visible ». Il faut avoir une raison de dire et de faire les choses.  Je sais que je suis parfois très directif avec les chanteurs mais je les considère comme des acteurs qui ne font pas que chanter. J’insiste sur le fait qu’ils ne soient pas en réaction à la musique mais que ce soit eux qui la crée. Ce sont les émotions qu’ils vivent qui stimulent les lignes musicales. Notre travail en répétition est de partir de toutes les indications de la partition et de faire le chemin en sens inverse pour retrouver l’essence d’une émotion qui a pu créer cette ligne musicale à travers le texte. C’est un peu comme Champollion déchiffrant les hiéroglyphes.

Le public toulousain vous a vu à l’œuvre pour La bohème de Puccini, et vous retrouve pour ce qui est peut-être le chef-d’œuvre de Rossini.  On peut imaginer qu’entre l’écriture musicale de Puccini et les délires rythmiques de Rossini, les challenges pour le metteur en scène ne sont pas les mêmes.

AB : Il ne faut pas envisager notre travail comme une contrainte. Chaque œuvre est différente et nous avons autant de plaisir à monter Pelléas et Mélisande ou Samson et Dalila que Cenerentola.

RD : Ce qui est certain c’est que dans la comédie il faut faire très attention à ne pas « trop en faire ». La Cenerentola n’est pas une bouffonnerie. C’est la situation qui est comique pas les personnages. Quand je travaille une œuvre je commence avec sa partition d’orchestre afin de comprendre les endroits délicats, voire dangereux pour le chanteur, sans que pour cela je lui demande alors de ne plus bouger, genre version de concert. J’ai toujours en ligne de mire le chef d’orchestre et les moniteurs en coulisses afin que l’interprète ne soit jamais en danger. Et je dois vous dire que La Cenerentola est nettement plus difficile à monter que Il Barbiere di Siviglia. Un, parce que c’est plus long, deux parce qu’il y a plus de petites scènes qui s’imbriquent les unes aux autres,

Cet opéra est classé dramma giocoso et conjugue à la perfection l’humour et le drame, l’émotion et le rire, offrant ainsi une infinité de possibilités quant à la production. Quelle est votre vision de cet ouvrage ?

RD : Plus qu’une question de teinte générale, je dirais que nous l’abordons comme un peintre pointilliste. Tout en sachant que chaque spectateur voit une œuvre différente de son voisin. Chaque spectateur est un filtre particulier qui réagit de manière autonome et individuelle. Notre travail est de faire des propositions. En fait ce spectacle ne nous appartient plus à partir du moment où vous le voyez.

André Barbe et Renaud Doucet

Vous avez près de cinquante productions lyriques à votre actif, mais quel est l’ouvrage dont vous rêvez de recevoir la commande ?

RD : André, je te laisse commencer

AB : Jenufa de Leos Janacek certainement.

RD : La Pucelle d’Orléans de Piotr Ilitch Tchaïkovski dans sa version française. C’est une vraie splendeur. Elektra de Richard Strauss bien sûr. J’adorerais Cosi fan tutte de Wolfgang Amadeus Mozart, alors que je l’ai refusé pour mon premier contrat aux Etats Unis…

AB : On nous associe beaucoup à des blockbusters alors que nous rêvons aussi de partitions plus intimistes

RD : Par exemple La Voix humaine de Francis Poulenc que j’associerais volontier avec Le Château de Barbe-Bleue de Béla Bartók. Ce qui nous intéresse c’est la psychologie des personnages et les rapports humains qu’ils entretiennent. Le monde qui nous entoure est notre première source d’inspiration.

Propos recueillis par Robert Pénavayre le 28 mars 2024

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