La création française de La Passagère, l’œuvre-phare du compositeur polonais Mieczyslaw Weinberg, est un événement qui dépasse largement les frontières de l’Occitanie. Autant l’évoquer avec celui qui porte cette nouvelle aventure lyrique capitoline : Christophe Ghristi, directeur artistique de l’Opéra national du Capitole.
Rencontre
Classictoulouse : Tout d’abord, quel est votre regard sur ce début de saison 25/26 du Capitole de Toulouse ?
Christophe Ghristi : Je suis absolument comblé par ce début de saison. Non seulement les spectacles connaissent un grand succès mais également nous jouons à guichet fermé, que ce soit pour Thaïs, Don Giovanni, la soirée de danse en hommage à Ravel ou le récital d’Annick Massis. Tout cela me conforte dans mon souci principal qui est celui de la qualité non seulement de l’interprétation mais aussi de l’offre. Cette politique résulte du bon sens mais aussi d’une certaine ambition. Permettez-moi de citer pour preuve la soirée de ballet en hommage à Maurice Ravel qui réunissait l’ensemble des phalanges musicale, chorégraphique et chorale de notre maison. Mais je pourrais en dire autant de la production de Thaïs et de celle de Don Giovanni qui, elle, réunissait deux distributions.
Venons-en à ce spectacle qui est pour beaucoup l’événement majeur de la présente saison de l’Opéra national du Capitole : la création française de La Passagère de Mieczyslaw Weinberg, un spectacle qui ouvre l’année 2026. Et tout d’abord, présentez-nous ce compositeur.
Weinberg est un compositeur polonais qui a émigré en URSS au moment de la Deuxième Guerre mondiale. C’est alors qu’il est pris sous son aile par Chostakovitch. Il a un catalogue absolument gigantesque. Peu enclin à la dissidence, il est resté dans l’ombre de son mentor et n’a pas du tout cherché à partir ailleurs. Juif de confession et artiste jugé décadent, il a été incarcéré par Staline et il n’a dû sa survie qu’à la disparition de ce dernier. A l’image de Schubert, ce fut un musicien extrêmement discret. Il n’a jamais été un compositeur d’Etat. Weinberg est décédé en 1996. Depuis quelques années, de grands interprètes, comme le violoniste Gidon Kremer par exemple, mettent ses œuvres à leur répertoire et le font sortir d’une sorte d’oubli. Mais c’est sûrement la création de La Passagère en 2010 au Festival de Bregenz qui marque vraiment le grand retour de Weinberg, un opéra composé en 1968 mais qui avait été alors interdit et qui a attendu quarante ans pour être créé. Vienne, Munich, Amsterdam, Tel Aviv et bien d’autres maisons l’affichent aujourd’hui.
Parlez-nous à présent de cet opéra et plus particulièrement de son livret. Que nous raconte-t-il ?
Le livret d’Alexander Medvedev s’inspire d’un roman de l’écrivaine polonaise Zofia Posmysz, un roman qui a déjà fait l’objet d’une adaptation pour le cinéma en 1963 signée Andrzej Munk. C’est une histoire en partie fictionnelle et en partie faisant référence à des souvenirs très précis. Il faut rappeler qu’une grande partie de la famille de Weinberg a été décimée dans les camps. Le livret nous amène sur un bateau de croisière, une quinzaine d’années après la fin du dernier conflit mondial. Un couple d’Allemands, Lisa et Walter, sont en villégiature. Tout se passe bien jusqu’à ce que Lisa reconnaisse parmi les passagers une femme, Marta, qu’elle a connue à Auschwitz. Celle-ci était détenue alors que Lisa faisait partie des membres de la sécurité du camp. Nous allons vite comprendre que Walter n’était pas au courant de ce passé. Obligé de le lui révéler, Lisa va revivre les événements. De manière très cinématographique, le livret opère par flashbacks alternant le bateau et le camp. Cette alternance permet au compositeur de passer de scènes évoquant le jazz et les danses de salon, à des moments infiniment plus dramatiques lorsque les scènes se passent dans le camp de concentration.
S’il est possible de qualifier musicologiquement la musique de Weinberg, la partition de La Passagère appartient à quel courant musical ?
On pense tout de suite à Chostakovitch, mais aussi à Prokofiev, Poulenc ou Britten, c’est-à-dire une partition tonale dans l’ensemble, plutôt classique. Mais je voudrais dire, et cela n’est en rien réducteur dans mon propos, qu’il y a dans cette partition quelque chose d’une grande musique de film, comme d’ailleurs tous ces compositeurs en ont composée. Weinberg signa la musique de plus de 60 films dont celle de la Palme d’or Cannes 1958 : Quand passent les cigognes. Elle est chargée d’un souffle épique et directement, voire facilement, écoutable. La porosité avec le cinéma est flagrante et l’on ne peut que penser en écoutant cet opéra à La Liste de Schindler, à L’Armée des ombres, au Pianiste, des monuments du 7e art sur le thème de la guerre. Dans le domaine lyrique, l’on ne peut ignorer sa parenté avec Peter Grimes et Dialogues des Carmélites. Cette œuvre est vraiment un objet exceptionnel.

L’écriture vocale des 14 rôles que contient cet ouvrage est-elle d’une grande difficulté ou bien le challenge des chanteurs se situe-t-il au travers des 6 langues différentes qui se croisent dans cet ouvrage ?
Je tiens à souligner qu’il s’agit ici d’un grand opéra réclamant un grand orchestre, un chœur et une distribution nombreuse, une œuvre que seules les grandes maisons lyriques peuvent défendre. De plus la scénographie est très exigeante dans sa complexité, l’action se déroulant alternativement sur le pont supérieur du paquebot et dans les bâtiments du camp. Contrairement à ce qui se passe parfois dans d’autres théâtres, au Capitole nous maintenons la richesse du livret multilingue élaboré pour la création scénique de 2010. L’œuvre contient de nombreuses difficultés pour les chanteurs, mais la plus grande est sans doute émotionnelle. C’est une épreuve humaine de chanter des rôles de tortionnaires et les artistes en ressortent épuisés.
La distribution a-t-elle été difficile à réunir, d’autant que pour la plupart il s’agira de prise de rôle ?
Effectivement, mis à part Nadja Stefanoff qui a déjà chanté Marta, tous les autres artistes sont en prise de rôle, y compris le chef d’orchestre. Alors, difficile à réunir, non, car tous rêvaient un jour d’intégrer la distribution de cet ouvrage.
Les tessitures requises sont traditionnelles et non tirées vers des extrêmes belcantistes, mais il est à noter qu’elles se tendent dans la seconde partie de l’ouvrage, particulièrement pour Yvette. À noter également que les rôles de Bronka et d’Hanna réclament de véritables contraltos. Ceci étant, les personnages de Lisa et Marta sont terrifiants de longueur mais certainement aussi d’implication dramatique.
Vous avez parfaitement raison. Weinberg a magnifiquement caractérisé chacune des prisonnières du camp. Elles constituent un ensemble mais chacune a une identité très forte, comme la Vieille femme ou la Française Yvette. Les deux rôles de Lisa et Marta sont en effet crucifiants. C’est pour ces deux cantatrices une épreuve. Bien sûr elles sont soutenues par tout le plateau, le metteur en scène, le chef d’orchestre et toute notre maison. Une représentation d’opéra est avant tout une œuvre collective.
Après la création mondiale ici même de Voyage d’Automne la saison passée, qui relatait un épisode se déroulant sous l’occupation allemande en France, La Passagère se situe quelques années après sans pour autant se détacher vraiment de la Seconde Guerre mondiale. Y a-t-il au travers du choix de cette œuvre, en dehors évidemment de son importance artistique, un devoir de mémoire dans cette programmation ?
Je ne suis pas un historien et si devoir de mémoire il y a ici, il convient de préciser que ce sera aussi celui concernant l’œuvre de Weinberg. L’art lyrique, particulièrement au siècle dernier, a su s’emparer de toute la tragédie du monde contemporain et en cela prouver encore une fois sa vitalité et sa puissance en tant qu’œuvre d’art total. Cet opéra est lui-même dédié « aux victimes d’Auschwitz ». Mais voir cette œuvre au moment où les plus grandes puissances du monde exercent leur pouvoir avec violence est évidemment un choc.
Quel est le message de cet opéra ?
J’ignore si cet opéra délivre un message. Il est un témoignage, ce qui est mieux encore. Ce que je sais c’est qu’il est, à l’image des tragédies grecques, une immense tragédie mettant en scène notre monde tel que nous le connaissons. La Passagère déploie devant nous les abîmes de l’Humanité et appelle à la vigilance. Marta dit bien dans l’épilogue : Si un jour vos voix devaient se taire, si elles devaient s’éteindre, alors nous péririons tous.
En préambule aux représentations de La Passagère, vous avez programmé un récital de musique de chambre au Capitole qui réunira Elisabeth Leonskaja et le Quatuor Danel autour de compositions de Weinberg et Chostakovitch.
Nous accueillons l’un des derniers grands témoins de cette époque puisque Elisabeth Leonskaja a connu Chostakovitch. Quant au Quatuor Danel, il travaille depuis des décennies sur les quatuors à cordes de Chostakovitch et Weinberg, qu’il a par ailleurs déjà enregistrés. C’est un concert qui me semble par avance historique.
Vous œuvrez à une plus grande reconnaissance de ce compositeur. Son dernier opéra, L’Idiot d’après Dostoïevski, est une composition importante de trois heures et demi. Avez-vous le projet de programmer un autre de ses ouvrages lyriques ?
J’ai découvert L’Idiot au Festival de Salzbourg en 2024 et l’ouvrage m’a impressionné. Cette adaptation de Dostoïevski est un monde en soi mais je dois dire que La Passagère à un intérêt majeur aujourd’hui encore, c’est celui de nous interpeller directement, car cette histoire n’est pas finie, l’actualité nous le montre tous les jours. La production de cet opéra a été achetée au Théâtre d’Innsbruck qui l’a créée en 2022. Elle m’a bouleversé car elle est absolument littérale, sans concept parasite. Elle raconte juste ce qui est écrit sur la partition et ne détourne jamais notre concentration de l’essentiel. Et ça c’est vertigineux.
Propos recueillis par Robert Pénavayre le 16 décembre 2025
