Disques

Schubert, le bout du chemin

Les dernières sonates pour piano de Franz Schubert représentent une sorte de concentré d’émotion qui atteint les limites de l’indicible, de l’inexprimable. Cet album qui réunit l’ultime opus, la Sonate n° 23 en si bémol majeur, et la Sonate n° 16 en la mineur, vient opportunément nous rappeler à quel point le monde de Schubert occupe une place à part. L’excellent pianiste Denis Pascal brosse de ces deux partitions un portrait profond et d’une touchante sincérité.
« Qu’importe si l’on s’endort en écoutant du Schubert, puisqu’on se réveille au ciel. » Cette citation d’Igor Stravinski, rappelée par le musicologue Michel Le Naour en exergue du livret de présentation de cet album, en dit long sur la fascination qu’exerce sur chacun de nous cette musique d’éternité.

La composition de la Sonate n° 23 D. 960 coïncide avec la mort de Beethoven. Schubert, qui vénérait son grand aîné, ne lui survivra qu’une seule année.

Une année passée dans une étrange frénésie de composition des plus grands chefs-d’œuvre laissés à la postérité. Si l’on en croit Schumann, cette ultime sonate reflète « l’expression de la résignation […] entrecoupée çà et là de quelques mouvements plus violents ». C’est bien ainsi que débute le vaste Molto moderato initial. Les nombreuses gravures de cette partition se distinguent par l’accent porté sur l’un ou l’autre des caractères évoqués par Schumann. Le jeu coloré, contrasté de Denis Pascal met bien en évidence cette dualité tragique entre résignation et révolte.

Il n’hésite pas à déployer toute la palette des nuances possibles. L’Andante se charge d’une émotion, d’une profondeur qui n’appartiennent qu’à Schubert. Le bref Scherzo ménage un saisissant contraste, la joie sans mélange après le déchirement du mouvement précédent. L’interprète confère au final, Allegro ma non troppo, cette ambigüité si caractéristique qui mêle énergie vitale et désespoir. La personnalité de cette vision confère tout son prix à cet enregistrement.

Même s’il est toujours délicat de lier le caractère d’une œuvre musicale aux circonstances de la vie de son compositeur, les premières mesures de la Sonate n° 16 D. 784 traduisent à l’évidence l’état dépressif de Schubert en cette année 1823. Denis Pascal s’investit totalement dans la détresse, la mélancolie de ce vaste Allegro giusto initial dont il souligne encore la cruauté. Il en exalte en outre le caractère vocal hérité du lied, si fréquent chez l’auteur du Winterreise. L’Andante quitte momentanément son évocation d’un apaisement passager pour s’enflammer dans une sorte de révolte inquiète. Si les premières notes du final Allegro vivace se chargent immédiatement d’une certaine anxiété, l’angoisse, la révolte reviennent vite au premier plan. L’interprète traduit avec vigueur et détermination cette fuite en avant. Jusqu’aux quatre accords conclusifs qui font froid dans le dos. Rarement Schubert s’est montré aussi tourmenté.

Un grand bravo à Denis Pascal pour l’originalité et l’intensité de son approche.

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