Danse

TOULOUSE SOUS LE CHARME MÉLANCOLIQUE DU CHANT DE LA TERRE 

Natalia de Froberville – Ramiro Gomez Samon – © David Herrero

C’était l’évènement de la saison : John Neumeier venait à Toulouse remonter Le Chant de la Terre, son dernier opus hommage à Gustav Malher, créé à la demande de l’Opéra de Paris en 2015 et donné seulement ensuite par le Ballet de Hambourg et le Ballet National de Chine. Cette entrée au répertoire du Ballet du Capitole, fait suite au Vaslav entré en 2019.

Pour être au plus près de l’inspiration de l’œuvre musicale de Gustav Malher, John Neumeier a d’abord lu les poèmes chinois qui ont inspiré le compositeur. Poèmes qui s’accordaient avec son état d’esprit au lendemain de la disparition de sa fille et l’annonce de son problème cardiaque.

Cette succession de lieder mélancoliques, devenus symphonie selon l’appellation du maître, pouvait laisser présager un spectacle nimbé de tristesse. Il n’en fut rien, tout n’était qu’un hymne à la Beauté et à la Délicatesse.

Le rideau s’ouvre sur un décor épuré, conçu par le chorégraphe, tout comme les costumes et les lumières, décor clairement zen. Sur un tapis de scène d’un bleu irradiant, une plateforme incliné couverte d’un gazon d’un vert plus qu’anglais, se meut devant un fond de scène doré, percé d’une structure circulaire changeant de couleur, de forme, lune omniprésente, et dont les transformations rythment les différents temps du ballet, tandis qu’au plafond un miroir multiplie gestes et processions. Seule en scène pendant de longues minutes sans musique, la soliste évolue, glissant au travers de la scène comme une ombre dans une chorégraphie qui passe de la gestuelle classique très pure à de brusques gestes clairement contemporains : poignets qui se cassent, bras qui forment des figures géométriques. Sur le plan incliné, le danseur soliste se tient couché, immobile, les bras en croix.

Ramiro Gomez Samon – Kleber Rebello – Natalia de Froberville – Kayo Nakazato ©David Herrero

Quand la musique débute enfin, il semble que la danse prenne possession de tout le plateau. Le soliste glisse de sa plateforme pour rejoindre son Ombre, et semble se dédoubler tant les gestes des deux interprètes sont identiques. Suivant alors une succession de pas de deux, de pas de neuf. L’ensemble des garçons bondissent dans des sauts des plus classiques, mais où un éclair contemporain surgit soudain. Cette chorégraphie nous laisse une impression particulière. Le manque de fil nettement narratif fait que chacun ressent une émotion personnelle face à chacun de ces tableaux.

Parmi ces émotions il y a celle provoquée par l’esthétique épurée des costumes de filles, ou la traversée de la scène de Kayo Nakazato, diaphane dans ses voiles bleus, glissant comme une ombre apaisée, magnifique image de la sérénité. L’harmonie de certains gestes : ce bol de thé présenté comme un élixir de paix, et qui se continue dans le ballet, de multiples bols de thé passant de mains en mains entre les danseurs du corps de ballet, en fond de scène ; les mains du soliste qui entoure le visage de l‘Âme , visage qui de dérobe, mais dont l’empreinte reste encore entre les mains en coupe de l’Homme. Mais qu’il est difficile de décrire ce que le Beau peut provoquer en nous. Les images restent, fugaces pourtant, mais qu’un détail révèle. La première distribution a joué sur le mystère, l’immatérialité, le glissement soyeux des pas et des voiles. Natalia de Froberville joue l’abstraction, étire sa danse jusqu’à l’extrême, Dame Blanche énigmatique et intemporelle. Ramiro Gómez Samón incarnerait presque le compositeur, abîmé dans une méditation que renforce la fluidité de sa danse. Le pas de deux des deux étoiles est un moment précieux de beauté et de luminosité. Au côté de Ramiro Gómez Samón, son double, son ombre, Alexandre De Oliveira Ferreira semble contenir une énergie opposée à l’introspection de l’Autre et fait preuve d’une présence extraordinaire .

Le Chant de la Terre © David Herrero

A ces passages parfois méditatifs, où les danseurs glissent plus qu’ils ne dansent, succèdent des passages beaucoup plus dynamiques comme dans le 4ème mouvement avec l’envolée des garçons menés par un Alexandre De Oliveira Ferreira beaucoup plus volubile. Le duo formé par Nina Queiroz et Aleksa Zikie est à souligner dans le troisième mouvement par la qualité des pirouettes et des jetés qui s’enchaînent avec une virtuosité remarquable.

Notre seul regret est de n’avoir pas pu voir la deuxième distribution qui réunissait Philippe Solano, Kleber Rebello et Nina Queiroz dans les rôles principaux. Nul doute que nous aurions vu une autre vision de ce Chant de la Terre.

Dans la fosse, le chef Nicolas André à la tête de l’Orchestre National du Capitole, en formation Orchestre de Chambre a su dérouler les accents parfois si poignants de la musique de Malher, dans la transcription d’Arnold Schönberg. Soulignons encore la remarquable prestation d’Airam Hernández, ténor à la voix puissante. Anaïk Morel, quant à elle, a honnêtement défendu sa partition.

Une soirée particulière que ce Chant de la Terre, de par cette chorégraphie qui n’appartient qu’à John Neumeier, et une appropriation très personnelle des danseurs, et qui a été vraisemblablement ressentie de diverses façons par les spectateurs.

Annie RODRIGUEZ

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