La reprise par l’Opéra de Paris de quatre ballets emblématiques des saisons russes de Serge Diaghilev (1872-1929) commémore en apothéose le centenaire de la création de ces fameux Ballets Russes en 1909.
En ce début du 20ème siècle, un extraordinaire tourbillon créatif va fédérer des artistes de toutes disciplines autour d’un art qui ne passe pas alors pour extraordinairement novateur : la danse. C’est un entrepreneur de spectacle, Serge Diaghilev, qui, bravant toute contrainte financière, va porter pendant vingt ans ce formidable courant artistique dans lequel vont se croiser peintres, décorateurs, costumiers, chorégraphes, musiciens et danseurs : Pablo Picasso, Alexandre Benois, Léon Bakst, Michel Fokine, Léonide Massine, Vaslav Nijinski, Serge Prokofiev, Igor Stravinski, etc. Le génie de toutes ces personnalités hors du commun, s’aventurant avec témérité sur les chemins dangereux de la création, allait donner au ballet une toute autre dimension. Introduisant un environnement pictural inédit, donnant au corps du danseur la chair véritable qui est la sienne, lui faisant ainsi quitter les rivages douillets de l’académisme, ces ballets allaient révolutionner tout un art et ouvrir en grand la porte à la chorégraphie moderne. L’Opéra de Paris va jouer un rôle capital durant cette période aussi tumultueuse que faste. Il est donc tout naturel que son Ballet se souvienne aujourd’hui de ces heures historiques.

Marc Moreau et Clairemarie Osta

(Le Spectre de la rose)

Photo : Sébastien Mathé

Le « spectre » de Marc Moreau
Nous le suivons depuis quelques temps,
(Le pas de deux des paysans – Giselle-
Tchaïkovski-pas de deux) et voici que Brigitte Lefèvre lance ce jeune Coryphée de 23 ans dans l’un des rôles les plus périlleux et exposés aux grandes ombres du passé, le rôle-titre du Spectre de la rose, sur la musique de Weber orchestrée par Berlioz : L’Invitation à la valse. Réglée par Pierre Lacotte, c’est la chorégraphie originale de Michel Fokine (1880-1942) qui s’inscrit naturellement dans cette soirée, dans les décors et costumes de la création, signés Léon Bakst (1866-1924). Si Clairemarie Osta (Etoile) est à la perfection cette jeune fille idéalisée par Théophile Gautier, l’attention se porte sur le spectre de cette rose qu’elle portait la veille lors d’un bal et qui vient, avant de disparaître définitivement, rendre hommage à sa beauté.

Créé par Vaslav Nijinski en 1911, ce rôle court mais d’une beauté souveraine réclame comme un supplément d’âme. Marc Moreau dispose incontestablement de cette grâce. L’incroyable souplesse de ses bras alliée à une technique qui s’affine de jour en jour, une incontestable musicalité et une aura spontanée qui frappe par son évidence devraient lui assurer dans les toutes prochaines années l’accession aux premiers emplois du répertoire. Pour l’heure, ce spectre évanescent et formidablement émouvant est une confirmation éclatante des espoirs que suscite ce jeune danseur.

Jérémie Bélingard

(L’Après-midi d’un faune)

Photo : Sébastien Mathé

Le « faune » de Jérémie Bélingard

Avec cet « Après-midi d’un faune », sur le prélude symphonique éponyme que Claude Debussy (1862-1918) composa en 1894, Vaslav Nijinski (1889-1950) va écrire sa première chorégraphie… à son intention. Nous sommes en 1912, le génial danseur a 23 ans et va provoquer sur le monde de la danse un véritable électrochoc. Fortement inspirée des attitudes immortalisées dans les bas reliefs figurants sur les vases de la Grèce antique, sa chorégraphie est fondamentalement novatrice : gestes saccadés, poses parallèles à la scène, un peu à l’image des peintures égyptiennes et, par-dessus tout, ce personnage du faune, formidablement érotique et prodigieusement sensuel, tout empreint de sa divinité panthéiste.

Dans le somptueux décor et les non moins admirables costumes originaux de Léon Bakst, il ne reste plus à Jérémie Bélingard (Etoile) qu’à laisser parler cette animalité aussi noble que primitive qui anime ce faune. Il est ici l’interprète idéal. Tendu comme un arc de jouissance contenue, dominant une chorégraphie exigeante, tétanisante et meurtrière, il est totalement fascinant. Ce rôle semble écrit pour lui tant il en possède le mental comme le physique. Géant ! Saluons également Amandine Albisson (Coryphée) dans la nymphe et ses six autres consœurs.

José Martinez (Le Tricorne)

Photo : Sébastien Mathé

Le « meunier » de José Martinez
C’est peut être le coup de maître de Diaghilev. Réunir le compositeur espagnol Manuel de Falla (1876-1946), son compatriote et peintre Pablo Picasso (1881-1973) ainsi que le danseur et chorégraphe russe Léonide Massine (1896-1979), les convaincre de travailler ensemble sur le thème d’El sombrero de tres picos et, trois ans après, en 1919, offrir aux spectateurs londoniens, du Théâtre de l’Alhambra tout de même, la première de ce fameux Tricorne, est l’une des plus belles aventures artistiques de cet impresario. Mêlant adroitement danse académique, pose des bras en angle cher au cubisme naissant et pas du folklore espagnol (jota, farruca, fandango et sévillane), Massine écrit un ballet de caractère flamboyant flirtant ouvertement avec la commedia dell’arte.

Les personnages sont ici bien plus nombreux que dans les deux précédents ballets. Mais c’est à nouveau un héros masculin qui domine la distribution, ce meunier jaloux, amoureux et trépidant. Et dans ce rôle transpyrénéen, qui rêver de mieux que José Martinez (Etoile) ? Elégant en diable, usant du zapateado avec un naturel confondant, il est l’essence même de cette danse espagnole chaude et enfiévrée. Un monument ! A ses côtés, dans le rôle de la meunière, Stéphanie Romberg (Première danseuse) lui donne une réplique sans faille. Yann Saïz (Sujet) et Amandine Albisson (Coryphée) dansent le dandy et sa compagne avec un art consommé de l’élégance, Alexis Renaud (Sujet) et Laurène Levy (Coryphée) sont, quant à eux, des danseurs de jota plus bondissants que nature. Et à l’évidence, le corps de ballet se déchaîne avec passion pour cette histoire qui se termine en un final enivrant de rythmes.

Nicolas Le Riche (Pétrouchka)

Photo : Sébastien Mathé

Nicolas Le Riche, un fabuleux « guignol »
Certainement le plus « russe » des ballets de cette soirée, Pétrouchka nous balade au cœur de la société pétersbourgeoise en ce milieu du 19ème siècle. Sur une musique de Stravinski et un livret du compositeur lui-même et du décorateur et costumier de ce ballet, Alexandre Benois, Michel Fokine fait revivre l’une des figures emblématiques des contes et légendes de la Russie éternelle, celle de la marionnette Pétrouchka. Son destin malheureux, entre les mains d’un Mage mystérieux, aura fait pleurer des générations entières de babouchkas. Sans pour autant que sa pirouette finale n’éclaircisse sa véritable nature : homme ou pantin.

Fokine va confier la création (1911) de ce personnage profondément humain à Nijinski.

C’est dire la complexité qui attend son interprète. Nicolas Le Riche (Etoile) possède bien des atouts majeurs et souverains dans son art, mais en plus, il a cette capacité à émouvoir. Capable d’être un Ivan le Terrible littéralement terrifiant, tout au contraire, il nous montre ici l’extrême fragilité de cette marionnette éprise d’une ballerine de son. C’est bouleversant. Seuls de très grands artistes au faîte de leur art peuvent prétendre à une telle réussite. Saluons également Eve Grinsztajn (Première danseuse), une parfaite Ballerine et Stéphane Bullion (Premier danseur) dans le rôle du Maure, ainsi que l’ensemble du Corps de ballet.

A la tête de l’Orchestre de l’Opéra National de Paris, Vello Pähn conduit avec style toutes ces musiques ô combien différentes.

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