Danse

L’artiste sociétal

Il fallait une certaine dose de témérité pour oser confier à une chorégraphe

aussi atypique que Robyn Orlin une œuvre aussi marquée par son temps que cette célèbre ode pastorale mise en musique par Haendel. Résultat, un spectacle difficile certes, mais magistralement interprété et, surtout, profondément bouleversant.

Le Corps de Ballet et le ténor Toby Spence (photo Maarten Vanden Abeele)

Composée en 1740 sur deux poèmes écrits un siècle plus tôt par John Milton et un troisième de la plume même du librettiste de cette ode : Charles Jennens, L’Allegro… se divise donc en trois parties. La première, (L’Allegro) fait l’apologie des plaisirs de la vie, la seconde (Il Penseroso) prend son contrepied et défend la connaissance et la méditation, la troisième (Il Moderato) les mettra d’accord en plaidant pour la mesure, l’équilibre et la prudence.

C’est sur cette thématique triangulaire que la chorégraphe Sud Africaine a construit, ou du moins a lancé des pistes de réflexions aux différents artisans de ce spectacle universel conjuguant les dernières techniques cinématographiques, la danse, le chant et la musique.

Evoluant devant un rideau tendu bleu intense, les danseurs du ballet de l’Opéra de Paris se retrouvent incrustés, pour certains, dans des films projetés sur un immense écran occupant la moitié supérieure de la scène du Palais Garnier.

Des attentats du 11 septembre au tsunami meurtrier de 2004, d’une lionne dévorant un gnou à la campagne désolée d’Afrique du Sud, les repères sont nombreux et les messages douloureux. Point de narration linéaire ici, mais plutôt une avalanche d’images proposant au spectateur d’entrer, selon son propre instinct, dans le spectacle. Le même challenge a été offert aux danseurs, ces derniers participants activement à la genèse même de ce ballet. Résolument contre toute forme de « fascisme » en matière artistique, Robyn Orlin tente de « remuer les consciences » en incluant l’artiste et le spectacle qu’il représente dans la pensée sociétale.

On peut préférer, de façon tout à fait légitime, l’apparente sérénité du Lac des Cygnes chorégraphié par Noureev, mais il est difficile cependant de nier l’incroyable pouvoir évocateur de cet Allegro…

Interprètes en état de grâce
Pouvait-on choisir meilleurs interprètes musicaux que les Arts Florissants dirigés par William Christie ? Difficilement je pense, d’autant qu’à cet ensemble prestigieux s’était joint un quatuor hors pair composé du jeune Eric Price, soliste du Tölzer Knabenchor, de la basse Roderick Williams, du ténor Toby Spence et de la merveilleuse, à tous les sens du terme, soprano britannique Kate Royal.

Sur scène, en petit slip (+ soutien-gorge pour les filles), douze membres du Corps de Ballet ainsi que trois « solistes » : Alice Renavand (sujet), Yann Bridard (premier danseur) et Nicolas Le Riche (étoile) offrent tout simplement leurs corps soumis à l’aléa d’improvisations d’une grande fluidité dans lesquelles explose l’intelligence de leur talent et leur total engagement à cette logique.

Nicolas Le Riche en « Roi Soleil » dansant sur le corps d’un lion

(Photo Maarten Vanden Abeele)
Spectacle d’une incroyable richesse, cet Allegro…sollicite le spectateur au point de le déstabiliser, l’obligeant à sélectionner en permanence telle ou telle composante du spectacle, le contraignant momentanément à des impasses frustrantes pour ensuite le faire réagir sur une vibration intime qui va le transpercer.

Pas reposant du tout mais passionnant ! Pour le moins.

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