Danse

Danse sur une symphonie de pierre

Lorsque Victor Hugo, alors à peine âgé de 29 ans, écrit son premier roman, intitulé Notre Dame de Paris 1482, (la date fait partie du titre original), il est loin d’imaginer ce que l’avenir va réserver à cette œuvre. La comédie musicale, le 7ème art et la danse se sont en effet emparé de ce drame dans lequel l’omniprésence de la forteresse autant gothique que catholique qui fait l’orgueil de Paris, fait de cette véritable symphonie de pierre, un personnage à part entière. Tous ces genres ont revisité, chacun à leur manière et dans des styles très différents, ce somptueux poème d’Amour et de Mort, unissant les forces du Bien et du Mal.

Alice Renavand (Esméralda) et Stéphane Bullion (Quasimodo)
– Photo : Anne Deniau –

L’immense chorégraphe marseillais Roland Petit s’attache à ce récit dans les années 60 du siècle dernier. En 1965, le Palais Garnier et sa Compagnie de ballet créent avec un succès considérable qui ne s’est jamais démenti Notre Dame de Paris. Notons à ce sujet que la présente série de représentations de ce ballet connaîtra sa centième en ce lieu ! Les décors de René Allio symbolisent tout à la fois le baroque du XVe siècle ainsi que la stylisation et les teintes fauves des œuvres picturales du poète Hugo. Les somptueux costumes d’Yves Saint Laurent ont gardé, quant à eux, leur fascinant pouvoir suggestif, et plus particulièrement ceux du Peuple de Paris qui constituent à eux seuls de véritables vitraux vivants.

Devenue un classique, la chorégraphie très cinématographique du maître marseillais conserve cette charge émotionnelle qui fait de ce ballet narratif une fusion quasiment parfaite entre la danse et le drame dans l’aura d’une jeunesse intemporelle. A la tête de l’Orchestre national d’Île-de-France, Kevin Rhodes dirige la superbe partition originale de Maurice Jarre, un compositeur lyonnais prolixe, plusieurs fois oscarisé pour ses musiques de film.

Florian Magnenet (Phoebus) et Alice Renavand (Esméralda) – Photo : Anne Deniau –

Entourés d’un Corps de Ballet tour à tour bourgeois, manants, réprouvés de la Cour des miracles ou simples badauds, et comme à son habitude, superlatif de discipline et de rigueur, quatre solistes se partagent les rôles principaux. En ce soir du 8 juillet, alors que le Brésil allait connaître le moment le plus sombre de son histoire sportive, Brigitte Lefèvre distribue deux étoiles et deux premiers danseurs. A tous seigneurs… C’est à la toute récemment nommée Alice Renavand qu’échoit le magnifique personnage d’Esméralda, cette « Egyptienne » belle à damner les saints. Si une technique parfaite cache par moment une certaine distance par rapport à son rôle, force est de s’incliner devant le somptueux pas de deux du deuxième acte dont elle fait avec Quasimodo le sommet longuement ovationné de la soirée. Celui-ci n’est autre que Stéphane Bullion, autre étoile, en pleine ascension, magnifique de maîtrise dans un emploi bouleversant de tendresse et d’innocence qui exige beaucoup d’engagement physique et émotionnel. Le personnage de Phoebus, un rien caricatural dans le genre beau gosse, trouve avec Florian Magnenet un interprète franc et direct. Mais la pépite du spectacle se cache sous la noirceur perverse du Frollo d’Audric Bézard. Les progrès de ce danseur, nommé « premier » en 2013, sont patents, non seulement dans sa musicalité, mais aussi dans la maîtrise d’une technique dont on imagine la difficulté. De grands jetés millimétrés et d’une absolue rectitude nous disent combien toute une grammaire classique doit lui être aujourd’hui parfaitement familière. Il y a aussi chez cet artiste un pouvoir immédiat d’incarnation qui en dit long sur les magnifiques surprises qu’il nous réserve encore.

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