Concerts

Triptyque contemporain

Bruno Mantovani poursuit son projet salutaire de présentation, au plus large public possible, du répertoire musical qualifié, faute de meilleure dénomination, de « contemporain ». De manière récurrente, le compositeur attaché depuis quelques années à l’Orchestre national du Capitole propose des programmes de concert exigeants, sans concession, mais néanmoins très attractifs, mêlant les partitions les plus récentes aux emblèmes des musiques d’avant-garde du XXème siècle, et ouverts à tous, puisque gratuits ! Le 14 juin dernier, Bruno Mantovani dirigeait la phalange toulousaine dans un passionnant triptyque musical prouvant la diversité et la richesse des productions dans ce domaine toujours à explorer.
Comme à son habitude, le jeune directeur du Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Paris, ouvre la soirée sur une présentation aussi nécessaire qu’empreinte de simplicité et même d’humour. Nous ne sommes pas là pour nous « prendre la tête » ! Bruno Mantovani, en pédagogue avisé et décontracté, sait indiquer les pistes, souligner les caractéristiques de chaque pièce sans pour autant jouer les doctes professeurs.

Geneviève Laurenceau, Bruno Mantovani et l’Orchestre national du Capitole dans le concerto pour violon de György Ligeti
– Photo Classictoulouse –

Trois œuvres très diverses composent le programme de ce 14 juin. La soirée s’ouvre sur l’unique concerto pour violon du Hongrois György Ligeti. Ce natif de Transylvanie, s’il ne peut nier l’héritage de Béla Bartók, s’est forgé un style très personnel, ouvert sur une grande richesse polyphonique et rythmique. Ce vrai concerto en cinq mouvements bien différenciés offre au violon solo une partition d’une redoutable virtuosité et d’un pouvoir expressif impressionnant. C’est à Geneviève Laurenceau que Bruno Mantovani confie le rôle central. Après avoir récemment (et brillamment) tenu la partie de violon du 5ème Concerto Brandebourgeois de Bach et avant de participer prochainement à l’exécution du triple concerto de Beethoven, la supersoliste de l’Orchestre national du Capitole donne ici toute la mesure d’un talent qui ne connaît donc aucune limite de répertoire. Elle déploie dans cette partition non seulement une éblouissante virtuosité, mais aussi une sensibilité à fleur de peau. Emergeant imperceptiblement du silence pour s’y fondre douloureusement, le violon décrit une trajectoire d’une étonnante force expressive. Au-delà de la complexité rythmique, des étranges interventions instrumentales, comme celles des ocarinas ou des flûtes à coulisse, c’est l’émotion qui domine dans un implacable développement de la tension. Telle intervention du violon solo évoque irrésistiblement Ysaÿe ou Bartók. Mais c’est sur une stupéfiante cadence, presque romantique que s’achève cette œuvre majeure s’immergeant dans le silence final.

Le saxophoniste Vincent David, soliste de Troisième Round, de Bruno Mantovani

qui dirige également l’ensemble orchestral – Photo Classictoulouse –

Troisième Round, commande passée à Bruno Mantovani par le festival Octobre en Normandie pour son édition 2001, occupe la place centrale du concert. Pour l’exécution toulousaine de cette grande pièce pour saxophone et ensemble, le chef d’orchestre-compositeur bénéficie de l’exceptionnel talent du créateur, le saxophoniste Vincent David. Utilisant tour à tour les quatre instruments pour lesquels l’œuvre est conçue, le soliste anime sa partie avec une virtuosité confondante. D’autant plus que le compositeur sollicite tous les registres des instruments, que ce soit en termes de tessiture, de volubilité ou de dynamique. Autre musicien fortement sollicité, le percussionniste est ici confronté à une partie qui l’oblige à se démultiplier au-delà de ce que l’on croirait possible. Bravo l’artiste ! Rythmes foisonnants, vitalité permanente, fourmillements sans repos, Troisième Round ressemble bien à un combat. La richesse de sa structure se conjugue à un déploiement festif de timbres et de couleurs. Un vrai plaisir d’écoute.

Les musiciens de l’Orchestre national du Capitole et Bruno Mantovani pendant l’exécution de la Kammersymphonie n° 1 d’Arnold Schoenberg – Photo Classictoulouse –

Le volet final du concert remonte le temps avec la partition référence, emblématique de la deuxième Ecole de Vienne, la Kammersymphonie n° 1 d’Arnold Schoenberg. Œuvre charnière entre le postromantisme et l’atonalisme, cette « Symphonie de chambre » joue sur le rôle individuel de chaque musicien au sein de l’ensemble instrumental (une quinzaine d’instrumentistes). Etonnant Schoenberg qui signe là une partition théoriquement tonale et qui pourtant ouvre le champ d’une grande libération sur ce plan. Comme son audace résiste au temps qui passe ! L’utilisation de thèmes bien identifiés, presque de leitmotive à la Wagner, les perpétuelles modulations, la prodigieuse richesse rythmique, l’urgence des épisodes animés produisent un effet euphorisant sur l’auditeur.

Tous les musiciens réunis par Bruno Mantovani soutiennent admirablement la tension qui s’accumule jusqu’aux rares épisodes de détente. Un grand bravo à tous les artisans de cette réussite.

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