A l’occasion de son retour à la tête de l’Orchestre national du Capitole, Tarmo Peltokoski a proposé et défendu avec énergie un programme musical particulièrement original, auquel participait le jeune pianiste japonais Mao Fujita. Ce vendredi 13 mars, la Halle aux Grains accueillait une confrontation explosive, mettant en miroir la Pologne musicale d’hier et celle d’aujourd’hui.
Lors de cette soirée hors norme, Frédéric Chopin figure au cœur d’un programme qui s’ouvre et se referme sur les plus avant-gardistes des productions musicales polonaises du XXème siècle signées de Krzysztof Penderecki (1933-2020) et Witold Lutosławski (1913-1994).
Le Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima, de Penderecki, qui ouvre le concert, reçoit son titre et sa vocation mémorielle en 1961. Ce témoignage sur l’un des plus intenses traumatismes du XXème siècle prend une forme musicale très particulière. Les barres de mesure sont supprimées et remplacées par la notion de durée. Une durée estimée par le compositeur à 8’37’’. Ce tragique chant funèbre est écrit pour les seuls pupitres de cordes. Toute l’œuvre se reçoit comme un concentré d’angoisse ponctué des cris des victimes de l’apocalypse nucléaire. Le chef et son orchestre s’investissent totalement dans cette exécution. Conformément à la structure de la pièce, certains passages ne sont pas dirigés, mais considérés comme des cadences instrumentales. L’œuvre est accueillie très favorablement par le public nombreux que la radicalité du propos n’a pas déconcerté. Au salut, Tarmo Peltokoski brandit avec ferveur la partition de l’œuvre.

Le contraste n’est pas mince avec la partition suivante ! Le Concerto pour piano n° 1 en mineur, de Frédéric Chopin (en réalité le second chronologiquement composé) est interprété en soliste par le jeune pianiste japonais Mao Fujita. L’introduction orchestrale dirigée avec ferveur déploie un véritable tapis rouge à l’entrée du piano. Il faut souligner que tout au long de cette interprétation, le dialogue entre le soliste et l’orchestre atteint les plus hauts niveaux d’échange, tant au niveau sonore qu’à celui des affects. Le jeu de Mao Fujita, d’une extrême sensibilité, confère à l’œuvre des plages de tendresse et de poésie qui alternent avec un élan virtuose jamais gratuit. Le sens des nuances nourrit en permanence son jeu, habilement soutenu et accompagné par l’orchestre. Après le rêve qui imprègne toute la Romance, le Rondo final pétille de vivacité sans jamais céder à une quelconque facilité.

Légitimement acclamé, la pianiste offre un bis aux couleurs pastel : la valse intitulée « La plus que lente » de Claude Debussy. Une nouvelle plage de poésie ! Sans nul doute, la révélation d’un artiste de grand talent est à l’ordre du jour.
Toute la seconde partie du concert est consacrée à la Symphonie n°3 de Witold Lutosławski. Les deux mouvements enchaînés qui la composent sont précédés d’une Introduction et suivis d’un Epilogue et d’une Coda. Son architecture labyrinthique s’ouvre sur un morcellement inquiétant. L’angoisse emprunte des chemins contrastés, des tutti explosifs d’une orchestration colorée aux murmures les plus imperceptibles. Comme dans l’œuvre de Penderecki, certains passages ne sont pas dirigés. L’initiative de leur exécution est confiée aux musiciens eux-mêmes à travers le concept d’« aléatoire contrôlé ». Lors de sa progression, la partition semble se construire, puis se déconstruire. L’impact sur les spectateurs-auditeurs s’avère implacable !
Comme pour l’œuvre de Penderecki, Tarmo Peltokoski brandit la partition sur laquelle il concentre les applaudissements nourris de l’ensemble du public. En outre, il remercie chaleureusement tous les musiciens qui l’ovationnent à leur tour, le poussant à venir saluer seul. Le lien est largement rétabli !
Serge Chauzy
Programme du concert
K. Penderecki : Thrène à la mémoire des victimes d’Hiroshima
F. Chopin : Concerto pour piano n°1
W. Lutosławski : Symphonie n°3
