Concerts

René Clemencic, infatigable pionnier

Son nom est indissolublement lié au renouveau de la musique ancienne. Pionnier, il le fut dès la décennie des années soixante, attirant en particulier l’attention des mélomanes sur la période médiévale, mais pas seulement. Pionnier il le reste avec des compositions chargées de symboles et d’expression mystique. René Clemencic était à Toulouse pour diriger la création française de son oratorio hébraïque Kabbala. L’événement associait Les Clefs de Saint-Pierre, Les Sacqueboutiers et l’ensemble Clément Janequin, un trio largement gagnant.

« Les Sacqueboutiers » et les chanteurs de l’ensemble « Clément Janequin » dirigés par René Clemencic pendant la création française de son oratorio Kabbala – (Photo Gil Pressnitzer)

Composée en 1992, cette œuvre ambitieuse et forte traite de la tradition des affaires divines. Comme l’indique René Clemencic lui-même, « … la Kabbale dépasse le monde spécifiquement juif pris dans son sens conventionnel et s’adresse à l’humanité tout entière et à son cheminement dans le monde, à son « découragement existentiel », à son exposition fondamentale (son exil !), sa distance à Dieu et à sa véritable nature, à son développement existentiel et finalement à son « retour au front » dans la Jérusalem céleste. »

Docteur en philosophie, mathématicien et ethnologue, René Clemencic reste profondément musicien. Son langage, tel qu’il se manifeste dans ce Kabbala, fait, si l’on peut dire feu de tout bois. Il se dote des outils les mieux adaptés aux propos qui sont les siens. Ni tonale, ni atonale, son écriture plonge ses racines dans une pratique modale issue du Moyen Âge. Sa musique, basée sur la « solmisation » (étude du solfège par le nom des notes, méthode née au XIe siècle) colle au texte en hébreu, langue dont chaque lettre est en même temps nombre et son. Certains passages aléatoires s’insèrent dans le déroulement des dix épisodes qui composent l’œuvre. Est-il nécessaire de savoir tout cela pour recevoir cette œuvre ambitieuse ? Certainement pas. Comme l’indique Jean-Pierre Canihac en introduisant l’oratorio et le concert, l’expression guide ici les choix du compositeur et l’émotion reste l’élément essentiel, le but final.

Le compositeur et chef d’orchestre autrichien René Clemencic parmi ses interprètes à l’issue du concert (Photo Classictoulouse)

Sont réunis pour cela cinq chanteurs aguerris, quatre instrumentistes des pupitres de cuivres et deux percussionnistes dont la mission consiste à suivre en temps réel les indications du chef qui est donc ici le compositeur lui-même. Tout commence par une « permutation vocale » dont le but avoué est de vider la tête de l’auditeur, lui conférer une sorte de virginité émotionnelle. Pour cela, les chanteurs prononcent des phonèmes sans signification, conduisant ainsi vers une sorte de fascination sonore hypnotique. Les épisodes qui suivent alternent les atmosphères les plus variées, les plus contrastées. A l’apothéose de la « Méditation sur le grand nom de Dieu » succèdent les cris et les chuchotements de « Bruch der Gefässe » (Destruction des vases), séquence essentielle dont le final au rythme obsédant coupe le souffle. L’épisode VIII, « Rückkehr nach vorne » (Retour aux origines) met en œuvre l’appel à la prière par le shofar, cette impressionnante corne de bélier jouée ici en lieu et place du cornet à bouquin. Il contient en outre un miraculeux duo chargé d’émotion unissant cornet et contreténor. La lutte illustrée dans la « Guerre des fils de la lumière contre les fils de l’ombre » conduit justement vers la lumière d’un choral à la Bach. Enfin, l’Alléluia final signe le retour vers la Jérusalem céleste dans la paix retrouvée sur les voix murmurées des deux contreténors, chemin émouvant vers le silence.

Il fallait ces interprètes aguerris et attentifs pour que passe le message. Les chanteurs de l’ensemble Clément Janequin doivent tous être nommés pour la qualité de leurs prestations : aux deux contreténors, Dominique Visse dont chaque intervention porte sa marque forte et Yann Rolland, timbre rond et chaleureux, sont associés les belles voix expressives des ténors Hugues Primard et Vincent Bouchot, et l’impressionnant timbre sombre de la basse Stephan MacLeod. Jean-Pierre Canihac, expert si l’en est au cornet à bouquin et au shofar, est associé à un trio de trombones d’une exceptionnelle qualité composé de Daniel Lassalle, David Locqueneux et Ruben Gonzalez. Last but not least, les deux percussionnistes, Florent Tisseyre et Emilien Prodhomme, réalisent des prodiges de virtuosité et se multiplient à l’infini.

Tout ce beau monde suit avec attention la direction chaleureuse et attentive de René Clemencic, jeune octogénaire passionné.

Partager

Dans la tête du running back
La construction du récit est superbe et sa lecture en est totalement fascinante.
Dvořák et Dohnányi au programme des Clefs de Saint-Pierre
Le 31 mars dernier, les Clefs de Saint-Pierre avaient choisi d’explorer le riche répertoire des musiques d’Europe Centrale.
Maxim Emelyanychev retrouve l’Orchestre national du Capitole
Le 4 avril prochain, Maxim Emelyanychev revient à Toulouse dans un double rôle de chef d’orchestre et de pianiste.
Erik Satie, sa vie son œuvre…
Dans son nouveau spectacle intitulé Piano en forme de poire, Stéphane Delincak, pianiste et directeur artistique de l’ensemble A bout de souffle, mêle musique et paroles au Théâtre du Pavé.
Jean-Guihen Queyras, le violoncelle impérial
Le concert donné le 28 mars par l’Orchestre national du Capitole était dirigé par Thierry Fischer, avec la participation du grand violoncelliste Jean-Guihen Queyras.
BALLET DU CAPITOLE – VOUS CHANTIEZ ? EH BIEN DANSEZ MAINTENANT !
De la tendresse de Brel, à la sombre poésie de Barbara, jusqu’à la fougue de l’Italie du Sud, place à la chanson. La cadre de la Halle aux Grains accueillait avec ces Chansons dansées, quelques-uns des plus beaux textes de la chanson de langue française, et la musique vibrante