Concerts

Piano-orchestre, l’accord parfait

Le concert d’ouverture de la saison de l’Orchestre National du Capitole, en partenariat avec le 35ème Festival Piano aux Jacobins, réunissait, ce 18 septembre, la phalange toulousaine placée sous la baguette de son directeur musical Tugan Sokhiev et le jeune pianiste ouzbek, Behzod Abduraimov, dans un programme éminemment populaire, au sens le plus positif du terme. Le célébrissime Concerto n° 1 pour piano et orchestre de Tchaïkovski et la tout aussi fameuse Symphonie n° 9 « Du Nouveau Monde » de Dvořák avaient, on s’en doute, attiré la foule des grands soirs. L’expression la plus forte de l’esprit slave a ainsi envahi un temps la Halle aux Grains !
Behzod Abduraimov, né à Tachkent en 1990, a commencé à jouer du piano à l’âge de cinq ans. Il a débuté ses études de piano au Lycée d’État central Ouspenski de Tachkent et complète actuellement sa formation à l’International Center for Music de Park University, Kansas City, avec Stanislav Ioudenitch. À l’âge de dix-huit ans, il a remporté le Concours International de piano de Londres 2009, décrochant le premier prix avec une fascinante interprétation du Troisième Concerto pour piano de Prokofiev.

Le jeune pianiste ouzbek Behzod Abduraimov invité de Piano aux Jacobins et de l’Orchestre National du Capitole
– Photo Classictoulouse –

Il suffit qu’il pose ses mains sur les touches de son Steinway pour réaliser que ce tout jeune pianiste est possédé par le piano tout autant qu’il possède la musique qu’il joue. Penché avec passion sur son clavier, il le cajole, le frappe avec vigueur puis le caresse amoureusement. L’adéquation de son jeu avec ce premier concerto de Tchaïkovski sonne comme une évidence. Sa maîtrise a de quoi sidérer chez un artiste si jeune. En outre, ses doigts d’acier savent faire patte de velours. Il pratique un piano vivant, dynamique, en constante évolution, en images.

C’est un véritable ouragan que déchaînent les puissants accords initiaux de l’Allegro non troppo. Le jeu du soliste s’insère avec panache dans un commentaire orchestral d’une opulente richesse. Tugan Sokhiev réalise avec le pianiste un équilibre sonore proche de l’idéal. Jamais l’orchestre ne submerge le soliste, jamais le soliste ne prédomine insolemment le propos musical. Le relief du discours se développe dans un tempo assez large, sans précipitation. Nerveux comme un chat, Behzod Abduraimov alterne les épisodes de fureur cataclysmique et les épanchements sensibles dont les oppositions caractérisent la partition. Après la poésie de l’Andantino, un temps interrompue par le très félin Prestissimo, l’Allegro con fuoco (une notation bien sentie !) conduit inexorablement vers une coda finale qui prend feu. L’admirable accord rythmique et dynamique qui lie le piano et l’orchestre confère une puissance impressionnante à ce dernier échange.

L’accueil du public est tel qu’au bout de quelques retours sur l’estrade, le pianiste revient à son clavier et apaise ainsi la tension accumulée dans le concerto avec la douce confidence d’un poétique Nocturne du même Tchaïkovski. Behzod Abduraimov, voici donc un nom à retenir absolument. A noter son prochain récital (Beethoven, Chopin, Schubert, Ravel) dans le cadre idyllique du cloître des Jacobins, le 24 septembre prochain.

Tugan Sokhiev et l’Orchestre National du Capitole à l’issue du concert

du 18 septembre 2014 – Photo Classictoulouse –

C’est en 1893, durant son séjour aux Etats-Unis (1892-1895) où il s’était rendu à l’invitation du Conservatoire de New York, qu’Antonin Dvořák composa sa célèbre Symphonie n° 9 « Du Nouveau Monde », une partition tout à la fois marquée par la saisissante découverte de l’Amérique et de ses vastes espaces et par la prégnante nostalgie de l’artiste tchèque pour sa terre natale. Inspirée du poème épique de l’Américain Henry Longfellow, « Le Chant de Hiawatha », cette partition est parcourue de motifs originaux influencés par la culture américaine.

Tugan Sokhiev aborde cette œuvre si souvent entendue avec une personnalité hors du commun. Dès l’ouverture pleine de mystère et déjà de nostalgie, il suscite de la part de son orchestre des nuances aussi inhabituelles que subtiles. Ici il élargit le tempo avec une touchante tendresse. Là, il déclenche un appel des grands espaces avec toute la richesse de couleurs et de timbres dont les musiciens sont capables. La Largo représente peut-être le sommet expressif de toute l’œuvre. Inspiré de la scène des Funérailles dans la forêt du « Chant de Hiawatha », il héberge l’un des plus beaux solos de cor anglais qui soit. La soliste, Gabrielle Zaneboni, en exalte la beauté sonore et toute la nostalgie qui le sous-tend. Après la brillante vivacité du Scherzo, le final Allegro con fuoco évoque ici une chevauchée dans les grandes plaines. Admirablement soutenue par les pupitres de cuivres, la ferveur ne se relâche pas un instant. Jusqu’à cette brillante coda qui mêle astucieusement les motifs du premier et du dernier mouvements. Apothéose éclatante qui s’éteint avec douceur, comme pour évoquer le retour aux réalités après un rêve enflammé.

Ainsi joué, ce véritable « tube » du répertoire classique reste un authentique chef-d’œuvre.

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