Pour conclure la saison des concerts de chambre des Arts Renaissants, le 16 avril dernier, la flûtiste solo de l’Orchestre National du Capitole, Sandrine Tilly, et la pianiste Anne Le Bozec proposaient un programme stimulant et poétique de duos originaux signés Haydn, Schubert et Prokofiev. Un duo n’est pas la simple association occasionnelle de deux talents instrumentaux. Les deux musiciennes réunies ce soir-là dans le salon rouge du Musée des Augustins démontrent à quel degré d’osmose un tel ensemble peut parvenir dans le seul but de magnifier un répertoire raffiné et « convivial ».
Sandrine Tilly et Anne Le Bozec, qui ont fêté en 2013 les vingt ans d’existence de leur duo constitué, représentent l’opposé des brèves rencontres musicales. Leur complémentarité instrumentale n’a d’égale que la parfaite cohésion de leur pratique. A leur écoute il ne faut pas attendre longtemps pour admirer la fusion de deux talents qui respirent d’un même souffle. Au-delà d’une conception commune des partitions choisies (condition pour le moins nécessaire !), les échanges fusent avec un naturel confondant, sans faire de l’une la copie conforme de l’autre. Certes la longueur de souffle de la flûtiste, sa sonorité dorée, la diversité de ses nuances et de ses phrasés sont admirables. La science si difficile de l’accompagnement, au sens noble du terme, cette mise en valeur de l’autre tout en lui apportant les répliques qui font avancer le propos musical, la pianiste la possède au plus haut point. Ainsi le duo fonctionne sans hiérarchie préétablie. La musique y gagne une vie, un relief de tous les instants.

Sandrine Tilly, flûte, Anne Le Bozec, piano
– Photo Classictoulouse –

Joseph Haydn, avec la transcription partielle (trois mouvements sur les quatre que comporte l’original) pour flûte et piano de son Quatuor op. 77 n°1, ouvre la soirée. L’esprit de grâce légère anime l’Allegro moderato ainsi que le Presto final. Finesse et humour ne manquent jamais de faire dialoguer les protagonistes. Au cœur de l’Adagio central, rêve éveillé, resplendit une précieuse pépite. Le piano y prend seul la parole dans une tendre confidence à la Schubert.

Et c’est précisément Schubert qui succède à Haydn. Extrait du cycle « Die schöne Müllerin » (La belle Meunière), le lied « Trockne Blumen » (Fleurs séchées) dévoile le caractère de résignation et de tristesse qui imprègne tout le cycle. Les sept variations se succèdent dans des atmosphères diverses et parfois opposées. Les interprètes s’y investissent avec une douce rigueur, la souplesse du jeu commun restant la règle. On ne peut qu’admirer le synchronisme naturel d’un rubato si parfaitement maîtrisé.

La seconde partie de soirée donne toute la mesure d’une virtuosité des interprètes au service d’une musicalité permanente. Prokofiev, dans sa fameuse sonate en ré majeur, déploie une science éblouissante de l’écriture. Il jongle avec les atmosphères et les expressions. Sandrine Tilly chante avec lyrisme ce premier thème de l’Andantino initial (devenu Moderato dans sa transcription ultérieure pour violon et piano réalisée par le compositeur lui-même). Les sautes d’humeur, si brillamment soutenues par Anne Le Bozec, construisent l’étonnant puzzle de ce premier volet. Les oppositions rythmiques qui animent le Scherzo alternent le jeu et l’humour, avec une incursion étrange dans un monde secret. Le même processus d’alternance d’atmosphères complémentaires compose l’Andante si profondément expressif. L’exubérant final Allegro con brio fournit aux interprètes une large palette expressive qu’elles parcourent avec une virtuosité gourmande. Le jeu est au centre de ces échanges d’une précision redoutable.

Acclamées par un auditoire sous le charme, les musiciennes retournent à Schubert, avec un bis d’une émouvante tendresse. Il s’agit de leur propre transcription du lied si touchant « Im Frühling » (Au printemps). L’essence même du grand Schubert.

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