Concerts

L’invitation au voyage

Gilles Colliard, directeur de l’Orchestre de Chambre de Toulouse, vient de nous offrir un voyage des plus dépaysant. En une soirée, il nous invite à nous perdre dans les brumes nordiques, puis, avant de nous faire retourner dans une Allemagne préromantique, suivre un périple passant par une Bohème nostalgique flirtant avec les vastes espaces du pays de l’Oncle Sam.
Toujours prompt à établir un lien avec son public de la manière la plus simple et la plus directe possible, ce qui ne le prive pas de traits d’humour sur sa Suisse natale, Gilles Colliard introduit systématiquement tous les opus du concert avec cette science accessible à tous qui en fait sa caractéristique et son attrait.

Le programme débute avec la Suite op 40 : Du temps de Holberg. Edvard Grieg (1843-1907) a 41 ans lorsqu’il compose cette partition, tout d’abord pour piano, ensuite pour orchestre à cordes. Il l’intitule Suite dans le style ancien dans un premier temps. Rien n’est moins anodin que ce premier nom de baptême, même si le musicien l’abandonnera rapidement. En fait il s’agit d’une composition de circonstance en hommage au dramaturge Ludvig Holberg né dans la même ville que Grieg en 1684 et dont on fête alors le bicentenaire de la naissance. En dehors du découpage, traditionnel dans les suites baroques de J. S. Bach, exact contemporain d’Holberg, il est aisé de reconnaître des influences qui sont autant de révérences au génie du Cantor de Leipzig. Mais ce n’est pas tout. A bien écouter, par exemple le Rigaudon, c’est une foule de références folkloriques, si chères au compositeur de l’immortel Peer Gynt, qui vient alors animer de leurs rythmes cette suite. Il n’est rien de dire combien l’OCT se plie avec une science stylistique de tous les instants à ces changements de nature musicale.

Le Quatuor Américain, de Dvořák, interprété par : Gilles Colliard et Patrick Lapène (violons), Vincent Gervais (alto) et Anne Gaurier (violoncelle)
– Photo Classictoulouse –

Le cœur du programme est dédié au compositeur tchèque Anton Dvořák (1841-1904) et plus particulièrement à l’une de ses œuvres les plus connues après l’incontournable Symphonie du Nouveau Monde, le célèbre opus 96,connu sous le nom de Quatuor à cordes n°12 dit « Américain ». Le compositeur est en vacances dans l’Iowa. Nous sommes en 1893, il a alors 52 ans et célébré, réclamé dans le monde entier. Ecrit en une quinzaine de jours, ce quatuor évoque tout autant l’euphorie qui a présidé à sa composition que le vertige des grands espaces américains en ce mois de juin entièrement baigné de lumière. Mais la nostalgie de Dvorak pour son pays demeure un fil rouge, parfois ténu mais toujours présent dans cette œuvre d’une incroyable richesse. Chacun des mouvements de ce quatuor possède son âme propre. Le premier, Allegro ma non troppo, emprunte aux chants folkloriques bohèmes, leur conjuguant toute la richesse et la profondeur du blues issu de la culture noire américaine. Le second est d’une toute autre nature rythmique. Ce Lento est un pur chef-d’œuvre de lyrisme mélancolique, comme une berceuse aux accents traversant en permanence l’Atlantique dans les deux sens. Le troisième mouvement, noté Molto vivace, est le plus « original » en cela qu’il est le plus imprégné « d’américanisme », le compositeur allant jusqu’à imiter le chant de la fauvette locale ! C’est un Finale vivace ma non troppo qui va clore de la plus joyeuse des manières cette œuvre. Et c’est un plaisir que de partager le visible enthousiasme de Gilles Colliard et Patrick Lapène (violons), Vincent Gervais (alto) et Anne Gaurier (violoncelle). Quelle énergie ! Quelle rondeur de son ! Quelle ampleur ! Quelle dynamique ! Un très grand moment longuement et chaleureusement salué par le public.

L’Orchestre de Chambre de Toulouse lors du concert du 14 novembre 2012

– Photo Classictoulouse –

Changement de ton radical et saut en arrière dans le temps avec la fin du programme officiel de ce concert. Gilles Colliard nous amène dans une Allemagne prête à se plonger dans le romantisme le plus échevelé. Nous sommes en 1825 et un tout jeune compositeur prodige, âgé, si l’on peut dire, de 16 ans, achève un cycle de douze symphonies pour orchestre à cordes. Il mourra au sommet de son art à 38 ans et demeurera considéré au 19ème siècle comme un géant, un statut que le siècle suivant ne lui reconnaîtra pas, lui reprochant trop d’élégance et de sobriété. Et pourtant, Felix Mendelssohn Bartholdy, celui-là même qui fit redécouvrir Bach et Haendel à un temps qui les avait totalement oubliés, est bien un compositeur majeur de l’époque romantique. La 11ème symphonie choisie pour clôturer ce concert nous le montre dans tout l’élan d’une jeunesse ardente et exaltée. Quelle fraîcheur ! Quel enthousiasme ! Transportés, transcendés, les musiciens de l’OCT nous hissent jusqu’à des sommets de jubilation.

Des applaudissements nourris sont récompensés par un amusant clin d’œil : la Pizzicato Polka que Johann Strauss écrivit à quatre mains avec son frère Joseph en 1869 lors d’une tournée en Russie. Une manière comme une autre de sortir de Saint-Pierre des Cuisines le sourire aux lèvres et les yeux pleins de lumière.

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