Concerts

Le sublime voyage au bout de la nuit

Le grand baryton Matthias Goerne - Photo Marie Staggat -

A la veille de sa participation aux représentation de Tristan et Isolde, de Richard Wagner, le grand baryton Matthias Goerne offrait sur cette même scène de l’Opéra national du Capitole un récital particulièrement attendu. Le 24 février, à la suite d’un changement de programme imposé par les circonstances, il visitait une fois encore ce cycle incontournable et hors du temps du Voyage d’hiver de Franz Schubert.

Initialement en compagnie de son pianiste Alexander Schmalcz avec lequel il entretien une collaboration de longue date, Matthias Goerne avait programmé un nouveau répertoire de lieder associant Hans Pfitzner, Richard Strauss et… Richard Wagner. A la suite d’un empêchement d’Alexander Schmalcz, Matthias Goerne a souhaité modifier ce programme. Accompagné par le jeune pianiste finno-cubain Anton Mejias, il a choisi d’interpréter Le Voyage d’hiver de Schubert, un chef-d’œuvre fondamental qu’il a depuis longtemps marqué de son empreinte.

Matthias Goerne a tissé avec Toulouse des liens solides et profonds. Sur la scène de l’Opéra national du Capitole, il a été récemment Amfortas (Parsifal janvier 2020), Oreste (Elektra juin 2021), l’interprète du cycle La Belle Meunière de Schubert (juin 2021) et sera donc, n’en doutons pas, un mémorable Roi Marke dans Tristan et Isolde 2023.

Le pianiste qui l’accompagne ce 24 février est né à Helsinki en 2001. Anton Mejias a commencé ses études de piano à l’âge de cinq ans et a rejoint la célèbre Académie Sibelius. Il a côtoyé là un autre jeune musicien promis à un bel avenir toulousain, Tarmo Peltokoski, qui va prochainement succéder à Tugan Sokhiev comme directeur musical de l’Orchestre national du Capitole. Suprême coïncidence, d’autant plus que ces deux jeunes musiciens ont déjà récemment collaboré, notamment à Manchester et à Los Angelès !

Matthias Goerne et Anton Mejias pénètrent sur le proscenium du théâtre sous les applaudissement déjà nourris d’un public nombreux qui s’attend à assister à un événement musical important. Il ne sera en rien déçu !

Les 24 lieder de ce cycle immortel du Voyage d’hiver ont été composés par Franz Schubert en 1827, un an avant sa mort, sur des poèmes de Wilhelm Müller. Ils représentent l’aboutissement d’une recherche sur les thèmes profondément douloureux du voyage et de la solitude, de l’amour et de la mort. Dans cette œuvre, la collaboration entre le chanteur et le pianiste va bien au-delà du simple accompagnement. Il s’agit d’un partage, d’une série d’échanges proche d’un duo.

Dès les premières notes de Gute Nacht (Bonne nuit) cette fusion de la voix et du clavier fonctionne immédiatement. Si la voix du chanteur s’est assombrie, elle n’a rien perdu de sa ductilité. Le timbre, les couleurs collent aux paroles. Par-dessus tout, l’interprète s’investit dans cette démarche vers la mort comme si sa propre vie en dépendait. Il ne se contente pas de chanter, il joue, il danse même, enlaçant le piano, se tournant vers son complice comme pour le prendre à témoin.

Sa voix couvre une gamme expressive d’une incroyable variété. Du tonnerre au murmure, il ne cherche pas à simplement émettre du beau son, mais avant tout à exprimer : de la révolte à la douleur, de la colère au désespoir. Les nuances les plus extrêmes collent au texte. Chaque lied est une tragédie au sein de laquelle se manifestent les sentiments que seule la musique peut transmettre. A travers les souvenirs heureux évoqués, si éprouvants pour la réalité vécue, la tendresse se heurte à la triste réalité. Matthias Goerne s’incarne dans cette quête impossible du bonheur avec un art accompli de tragédien. Les rares plages de paix, comme dans Der Lindenbaum (Le tilleul) sont vite balayées par les explosions en phase avec les déchaînement de la nature, comme dans Der stürmische Morgen (Matin de tempête).

Lorsque s’élèvent enfin les notes nostalgiques de l’ultime lied Der Leiermann (Le joueur de vielle) le voyageur (ce Wanderer cher aux romantiques) touche au but final. L’émotion atteint là son paroxysme. Les gorges se serrent et un long silence prolonge les dernières échos.

L’ovation spontanée du public met un certain temps à exploser, mais elle se prolonge longuement. Le premier geste du chanteur s’adresse à son pianiste qu’il serre dans ses bras avec chaleur et reconnaissance. Anton Mejias, sur lequel pesait une lourde responsabilité, a déployé des trésors de finesse, d’intelligence musicale et d’à-propos. Chapeau bas ! Quant à la performance de Matthias Goerne, elle est largement digne de l’artiste qu’il est. On attend avec impatience son incarnation de Marke dans la série des Tristan et Isolde qui s’ouvre ce 26 février.

Serge Chauzy

Programme du récital donné le 24 février 2023 à 20 h à l’Opéra national du Capitole

  • F. Schubert : Winterreise (Le Voyage d’hiver)

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