Concerts

La prodigieuse Happy Hour des percussions

La tradition des concerts classiques du samedi après-midi baptisés Happy Hour se poursuit avec succès. Cette heure de musique, programmée à 18 h, attire un public élargi, à la fois plus jeune et plus âgé. Un thème particulier motive le choix des œuvres présentées. Il s’agit parfois de découvrir une grande œuvre symphonique, parfois un compositeur important, parfois encore une famille spécifique d’instruments. Les cuivres, le hautbois ont récemment animés ces fins d’après-midi familiales. Le 10 février dernier, il s’agissait d’attirer l’attention sur la grande famille des percussions.

Disons tout de suite que cette fois, la durée du concert en question a pratiquement doublé ! Il est vrai que les musiciens présents avaient préparé bien plus qu’un concert. Nous assistons ce soir-là à un spectacle complet, avec un accompagnement important et habile de la lumière. En outre, la richesse instrumentale du pupitre des percussions dépasse de loin la diversité de quelque autre pupitre que ce soit. Grosse caisse, caisse claire, cymbales, castagnettes, triangle, glockenspiel, xylophone, timbales, vibraphone, marimba, batterie et même cloche, fouet ou enclume… tout ce qui se frappe, se gratte, se frotte offre une immense palette colorée aux compositeurs. Comme l’explique avec pédagogie, passion et humour Christophe Dewarumez, membre éminent de ce pupitre de l’Orchestre national du Capitole, si l’ensemble des percussions occupe le plus souvent l’arrière du plateau, leur rôle n’en est pas moins fondamental.

Christophe Dewarumez présentant le concert – Photo Classictoulouse –

Les joyeux fantassins convoqués pour animer cette Happy Hour et la multiplicité de leurs instruments, occupent l’ensemble du plateau de la Halle aux Grains. Pas moins de seize musiciens composent cet incroyable orchestre percussif dont le noyau est constitué des six titulaires de la formation symphonique toulousaine : Jean-Sébastien Borsarello, Emilien Prodhomme, Thibault Buchaillet, Louis Lebreton, Jasper Mertens, Christophe Dewarumez, auxquels il faut ajouter Florent Barnaud, contrebassiste à l’ONCT, qui tient ici la basse électrique. Ont été recrutés neuf autres percussionnistes amis qu’il convient de nommer, élèves de l’Isdat ou d’autres institutions. Il s’agit de Renaud Detruit, Sébastien Gisbert, Tristan Glairacq, Laurence Meisterlin, Louise Fache, Anaïs Marot, Hugo Perroche, Pauline Roux-Merveille, Geoffrey Saint-Leger. Un tel effectif nécessitait une direction. Elle est assurée par Aurélien Hadyniak, professeur au CRD de Pau et membre fondateur de l’académie Percu’Sud.

L’important dispositif scénique sur le plateau de la Halle aux Grains – Photo Classictoulouse –

Ce rôle de chef d’orchestre s’avérait nécessaire pour la première et la dernière pièce confiées à l’effectif complet. L’impressionnante ouverture de cette fin d’après-midi constitue à elle seule une performance incroyable à la fois technique, musicale, expressive et poétique. Il s’agit d’un arrangement signé Pierre-Olivier Schmitt de la Suite n° 2 du ballet Daphnis et Chloé de Maurice Ravel, pourtant expert en matière d’orchestration ! Du Lever du jour à la Bacchanale de cette vaste pièce la transcription fonctionne parfaitement. Les nouvelles couleurs ainsi déployées ne font en rien regretter l’original. L’auditeur croit parfois entendre ici la flûte, ici le soyeux des cordes, et même l’intervention du chœur ! La poésie de la partition, l’émotion qu’elle dégage donnent le frisson. Il s’agit là, à coup sûr, d’un grand moment musical.

L’une des interventions – Photo Classictoulouse –

Une série de courtes pièces originalement composées pour un effectif de percussions plus réduit suit cette démonstration. De l’Américain Jason Treuting, la partition Extremes, de 2009, évoque six villes des Etats-Unis sur une lancinante pulsation d’un tambour et le scintillement des cloches. Japura river du célèbre compositeur « minimaliste » américain Philip Glass transpose musicalement le flot de cette longue rivière affluent de l’Amazone, sans s’écarter du style « répétitif » bien connu du compositeur. Plus « jazzy », la pièce intitulée Kyoto du Néo-zélandais John Psathas confie un rôle essentiel aux marimbas et vibraphones. Le New-yorkais Elliot Cole, dans sa création Postlude for bowed vibraphone, réunit quatre musiciens autour d’un seul vibraphone activé par des archets de contrebasse. Une belle évocation pleine de rêve et de poésie.

Avec Silence must be du compositeur et cinéaste belge Thierry de Mey, on franchit encore une frontière entre musique et silence, musique et théâtre. Cette pièce ressemble à un « Concerto pour chef d’orchestre ». Ainsi Aurélien Hadyniak se livre à un exercice de mime, une sorte de ballet mystérieux dont chaque geste, tout d’abord en silence, finit par impulser l’intervention de deux groupes de percussions. Etonnant spectacle exécuté avec une précision diabolique par les interprètes.

Le dispositif scénique pour la pièce de Thierry de Mey : Silence must be. Au centre, le chef Aurélien Hadiniak – Photo Classictoulouse –

Pour la dernière partition l’effectif complet révèle l’arrangement élaboré ici aussi par Pierre-Olivier Schmitt de La Danzón nº2 du compositeur mexicain Arturo Márquez. Cette œuvre musicale écrite pour orchestre symphonique puise son inspiration dans le danzón, une danse populaire qui irrigue les rythmes et la musique de concert mexicaine. Rythmes, mélodies jaillissent joyeusement de cette transposition aux percussions tellement bien adaptée à la richesse et aux couleurs de la pièce originale. Le final explosif suscite une ovation enthousiaste du public. Après une évocation des grands prédécesseurs au pupitre de l’Orchestre national du Capitole par Christophe Dewarumez, de retour au-devant de la scène, l’ensemble offre un bis original du guitariste américain de jazz Pat Metheny, intitulé Minuano. Un dernier témoignage réjouissant de cette rencontre mémorable !

Serge Chauzy

Programme du concert Happy Hour donné le 10 février 2024 à 18 h à la Halle aux Grains de Toulouse :

Ravel (1875-1937) : Suite n° 2 Daphnis et Chloé (Arrangement Pierre-Oliver Schmitt) – 1913

Jason Treuting : Extremes2009

Phil Glass (1937-) : Japura river1999

John Psathas (1966-) : Kyoto – 2011

Elliot Cole (1984-) : Postlude for bowed vibraphone2013

Thierry De Mey (1956-) : Silence must be2002

Arturo Márquez (1950-) : Danzon n° 2 (Arrangement Pierre-Oliver Schmitt) – 1994

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