Concerts

Fureur, dépit et douleur

Depuis quelques années, la soprano Patricia Petibon élargit considérablement son répertoire. Son interprétation sur de grandes scènes du rôle redoutable de Lulu, d’Alban Berg, en témoigne. Néanmoins, elle reste fidèle au monde musical de la période baroque qu’elle n’a jamais quitté et qu’elle anime de sa personnalité toujours aussi espiègle.

La soprano Patricia Petibon et le Venice Baroque Orchestra dirigé par le claveciniste Andrea Marcon (Photo Classictoulouse)

Sa voix s’est considérablement corsée, son timbre n’est plus celui d’un charmant rossignol. L’ampleur impressionne, sa projection lui permet un impact dramatique désormais plus effectif, au détriment, il est vrai, du velouté de son registre aigu. La piquante soprano était l’invitée des Arts Renaissants, le 2 février dernier, au cours d’un concert qui réunissait autour d’elle les musiciens du très beau Venice Baroque Orchestra, dirigé du clavecin par Andrea Marcon. C’est l’auditorium Saint-Pierre des Cuisines qui hébergeait exceptionnellement ce concert intitulé « Tempête d’amour ».

L’amour sous toutes ses formes nourrit en effet la richesse inépuisable des grandes arias baroques que Patricia Petibon s’approprie avec sa verve, son tempérament fantasque et son imagination sans limite. Le tragique « Queste lagrime e sospiri », extrait du San Giovanni Battista d’Alessandro Stradella, ouvre ce parcours particulièrement éclectique. A l’intériorité expressive de son chant dans cette déploration, la cantatrice oppose la fureur déchaînée de « Se il mio dolor t’offende » signé Alessandro Scarlatti dans son opéra Griselda. La colère mobilise toutes les ressources dynamiques d’une voix survoltée. Ainsi se poursuit l’exploration de ce répertoire contrasté. La générosité sans borne de l’interprète la pousse jusqu’aux limites de l’expression, empiétant sur des registres que l’on croyait réservés à des répertoires bien plus tardifs. C’est le cas dans « Neghittosi, or voi que fate » extrait d’Ariodante et de « Ah ! Mio cor » d’Alcina deux des grands ouvrages de Haendel. A l’opposé, « Piangerò la sorte mia » (Giulio Cesare, de Haendel) et « Caldo sangue » (Sedecia re de Gerusalemme, de Scarlatti) explorent des abîmes de douleur et d’émotion que la cantatrice traduit avec art.

Le Venice Baroque Orchestra dirigé par Andrea Marcon et le flûtiste Michele Favaro

(Photo Classictoulouse)

Et puis, le clown espiègle qui ne cesse de sommeiller en elle s’éveille dans l’air de séduction échevelé « Tornamo a vagheggiar » de l’Alcina de Haendel. Œillades, ondulations suggestives l’amènent même à solliciter la participation scénique d’un spectateur qui n’en peut mais ! C’est enfin l’ensemble des musiciens qui participent à la fête dans l’air conclusif « Quando voglio » du Giulio Cesare in Egitto d’Antonio Sartorio.

Andrea Marcon et son Venice Baroque Orchestra ne se contentent pas d’accompagner la cantatrice. Leur implication, la clarté lumineuse de leurs sonorités, le choix de phrasés dynamiques animent tout le concert. Dès le concerto grosso en sol majeur de Haendel qui introduit la soirée, la sensualité très italienne de cet ensemble, la finesse de ses ornementations font merveille. On admire notamment la volubilité du flûtiste Michele Favaro, soliste du concerto « La tempesta di mare » de Vivaldi, ainsi que la fantaisie du percussionniste qui épice joliment l’air de Griselda ainsi que le « Ballo detto Pollicio » de Tarquinio Merula.

Le célèbre « Lascia ch’io pianga », du Rinaldo de Haendel, offert comme rappel, renvoie une dernière fois à la langueur douloureuse de cette Carte du Tendre musicale.

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