Chaque nouveau passage à Toulouse de Tugan Sokhiev suscite un intérêt majeur du public et des milieux musicaux en général. Après sa venue précédente, en novembre 2025 à la tête du Münchner Philharmoniker, il a enflammé la Halle aux Grains le 14 mars avec l’Orchestre Philharmonique de Radio France et le grand pianiste Yefim Bronfman, dans le cadre de la 40ème saison des Grands Interprètes.
Tugan Sokhiev, qui a été le directeur musical de l’Orchestre national du Capitole de 2008 à 2022 est acclamé dès son entrée sur la scène de la Halle aux Grains. Il dirige avec l’intensité qu’on lui connait bien ce bel Orchestre Philharmonique dans un programme musical original et varié.
L’œuvre qui ouvre cette soirée est à coup sûr une première à Toulouse. Il s’agit d’une courte pièce de la compositrice sud-coréenne Unsuk Chin, née en 1961. Intitulée Frontispiece, cette partition se présente comme un voyage au sein de l’histoire musicale du XXème siècle. Outre un déploiement intensément coloré de son orchestration, elle est balisée de références à quelques grandes signatures de cette période riche en productions marquantes. Il ne s’agit pas vraiment de « citations » en tant que telles, mais plutôt d’allusions stylistiques à quelques signatures de grands compositeurs de cette période. En quelques huit minutes à peine, on détecte quelques références à Strauss, Stravinsky, Scriabine ou même Tchaïkovski, comme dissimulées dans une orchestration rutilante, richement assumée par la direction de Tugan Sokhiev et le grand son de la phalange philharmonique.
Le grand pianiste israélo-américain Yefim Bronfman, né à Tachkent en Union soviétique, est ensuite le soliste de l’un des plus mythiques concertos pour piano et orchestre, l’opus 54 en la mineur de Robert Schumann. Déjà invité à Toulouse à plusieurs reprises, il aborde cette première partition concertante du compositeur avec une autorité impressionnante. Son jeu limpide établit un beau dialogue avec un orchestre riche en solos instrumentaux, comme ceux pour le hautbois ou la clarinette, admirablement déclamés. L’opposition entre les deux thèmes du premier volet, Allegro affettuoso (respectivement identifiés comme ceux des deux personnages fictifs imaginés par Schumann, Eusebius et Florestan) est musicalement bien caractérisée.

Les interprètes confèrent à l’Intermezzo central son caractère de récitatif, préparant un final Allegro vivace d’une réjouissante vigueur. Vivement acclamé, Yefim Bronfman offre un bis d’un tout autre caractère. Il s’agit de l’Étude n° 2 en mi bémol majeur (Andante capriccioso) de Franz Liszt, d’après le 17ème Caprice de Paganini. L’extrême virtuosité au service d’une musique pétillante !

Toute la seconde partie du concert est consacrée à la version originale de 1911 du ballet Petrouchka d’Igor Stravinsky. Cette musique nouvelle en ce début du XXème siècle semble couler dans les veines de Tugan Sokhiev ! Sous sa direction à la fois précise et intense, le « Philhar » brille de mille feux. Les quatre tableaux de la partition se succèdent dans l’atmosphère joyeuse que le chef insuffle à tous ses musiciens. L’exubérance alterne avec le mystère, dans un déploiement habilement organisé de couleurs et de relief sonore. La dynamique atteint les limites que suggère cette partition, révolutionnaire à l’époque de sa création et toujours aussi inventive. On admire en particulier l’humour avec lequel la direction du chef souligne certaines interventions instrumentales comme celles du tuba ou de l’ensemble de la petite harmonie qui mêlent beauté formelle et expressivité comique. Notons en particulier l‘amusante citation de la célèbre chanson « Elle avait un’ jambe en bois », créée par Dranem à l’époque de la composition de Stravinsky !

Une ovation enthousiaste salue cette exécution mémorable. Tugan Sokhiev ne cesse de remercier chaque musicien soliste et chaque pupitre. Il est à son tour salué par tout l’orchestre. A l’évidence, le courant passe parfaitement entre eux.
Espérons retrouver à Toulouse la réunion de tels talent !
Serge Chauzy
Programme du concert
- Unsuk Chin (née en 1961) : Frontispiece (création française)
- Robert Schumann (1810-1856) : Concerto pour piano et orchestre en la mineur opus 54
- Igor Stravinsky (1882-1971) : Petrouchka (version 1911)
