Concerts

Création et passion

La première audition d’une œuvre musicale représente toujours un moment particulier et intense. Le 1er juin dernier l’Orchestre national du Capitole, dirigé par Alain Altinoglu, poursuivait sa collaboration avec le compositeur Bruno Mantovani dont il offrait la création française de son double concerto pour pianos et orchestre. Cette œuvre nouvelle s’insérait entre deux partitions de musique également française signées Maurice Ravel et Florent Schmitt.

Les interprètes et le compositeur à l’issue de la création française du double concerto

pour pianos et orchestre de Bruno Mantovani. De gauche à droite, le chef d’orchestre

Alain Altinoglu, la pianiste Varduhi Yeritsyan, le compositeur Bruno Mantovani et le pianiste François-Frédéric Guy – Photo Classictoulouse –

Objet d’une double commande de la Casa da Música de Porto (Portugal) et de l’Orchestre national du Capitole, ce double concerto enrichit la diversité d’écriture, de forme musicale comme de caractère, de Bruno Mantovani. Conçu, comme son concerto pour deux altos, pour ce qu’il nomme un « double-soliste », cette partition riche et vigoureuse se reçoit comme un combat entre blocs instrumentaux, entre plages de violence extrême et de suspension du temps. L’accord initial, impressionnant coup de poing, déflagration subite, donne le ton de ce déferlement salutaire de rythmes et de couleurs. Toute l’œuvre magnifie ces oppositions entre pupitres de cordes, de bois, de cuivres et de percussions. La percussion, précisément ne se limite pas aux instruments habituels. Elle déborde et alimente tout l’orchestre. Cette dualité entre les explosions volcaniques des tutti et les poétiques cadences murmurées par les deux solistes trace le chemin discursif de l’œuvre. Les trémolos de notes répétées aux pianos trouvent leur écho dans l’orchestre qui incarne une sorte de socle minéral implacable, un peu comme un héritage assimilé du grand Edgar Varèse. L’Orchestre du Capitole brille ici de tous ses feux, dirigé par Alain Altinoglu avec l’ardeur et la précision que réclame une telle création. Varduhi Yeritsyan et François-Frédéric Guy prennent toute leur part dans la réussite de cette interprétation. Jouant sur le mode percussif autant que sur la douceur des plages solistes, ils semblent se lancer des défis tout en développant un dialogue fervent. L’accueil du public, très largement positif, laisse percer quelques protestations, plus bruyantes que nombreuses, qui témoignent probablement d’un attachement à un langage plus traditionnel. Gageons que cela ne décourage en rien Bruno Mantovani dont le dynamisme musical fait plaisir à entendre. Réjouissons-nous plutôt de la diversité actuelle des courants de la composition.

Alain Altinoglu à la tête de l’Orchestre national du Capitole – Photo Classictoulouse –

Deux grandes pages de musique française encadrent cette création. Les cinq pièces enfantines de la suite de Ma Mère l’Oye concentrent et rassemblent poésie et imagination. Comme s’éveillant d’un long sommeil, la Pavane de la Belle au bois dormant ouvre la porte des contes de fées. Alain Altinoglu confère un étonnant relief sonore à tout le cycle. Chaque pupitre intervient avec ses propres caractères en un dialogue permanent. La vivacité des échanges réjouit l’esprit et le cœur, notamment dans l’épisode lumineux de Laideronnette, impératrice des pagodes. Le chaleureux crescendo final du Jardin féérique donne le frisson.

La seconde partie de la soirée ressuscite un compositeur et une œuvre qui méritent une présence plus fréquente dans les programmes. Le ballet La Tragédie de Salomé a fait, au début du XXème siècle, la gloire méritée de Florent Schmitt. La violence dramatique du sujet a inspiré au compositeur une partition d’une grande richesse aussi bien rythmique que mélodique. Le chef ménage une tension implacable tout au long de cette succession de danses. Le thème conducteur, initialement énoncé par le cor anglais (excellent Serge Krichewski) et poursuivi par le très beau hautbois d’Olivier Stankiewicz, constitue le fil rouge de toute l’œuvre. L’orchestre répond avec générosité à l’impulsion brûlante du chef. De la violence colorée à la frénésie rythmique, la musique de Florent Schmitt reçoit là l’hommage qu’elle mérite. Le succès est tel que l’orchestre doit bisser le final éblouissant de cette grande partition. Alain Altinoglu reçoit d’ailleurs l’hommage ostensible de tous les musiciens, visiblement heureux de jouer sous sa direction.

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