Concerts

Du sourire aux larmes

Ce 8 novembre dernier, les musiciens de l’Orchestre national du Capitole retrouvaient le sympathique chef espagnol Jaime Martín et la grande violoniste Viktoria Mullova lors d’un concert opposant deux compositeurs, deux œuvres, deux tempéraments. Antonin Dvořák et Dimitri Chostakovitch exposent dans leurs partitions respectives des paysages musicaux, des humeurs, des aspirations situés aux antipodes l’une de l’autre.

Le chef d’orchestre espagnol Jaime Martín à l’issue de la Symphonie n° 6 de Dvořák

– Photo Classictoulouse –

C’est ainsi que cette soirée s’achevait sur une note joyeuse et festive avec la Symphonie n° 6 en ré majeur – tonalité solaire – de Dvořák. Sous la direction de Jaime Martín, l’orchestre sonne différemment. Il est indéniable que, d’une manière générale, le chef d’orchestre façonne la projection sonore de la formation, ses caractéristiques propres, au-delà des choix d’interprétation, de tempo, de nuances. L’Allegro non tanto, qui ouvre cette partition festive, établit son équilibre sonore à l’avantage des registres aigus de l’orchestre. L’éclat des cuivres, des vents en général, domine la ferveur des cordes, parfois aux limites de l’agressivité, dans ce jeu de ping-pong vigoureux du motif principal du mouvement. L’Adagio calme un peu la puissance de cette ardeur rythmique et sonore dont l’intervention spectaculaire des trombones laisse percer l’immanence. Le Scherzo noté Furiant-presto qui suit est ici le mouvement le plus réussi. Il s’agit de la première fois que Dvořák introduit dans une symphonie cette bouillonnante danse tchèque. L’alternance binaire-ternaire du rythme confère à ce mouvement une énergie irrésistible et joyeuse qu’assume et organise le chef avec vigueur. Le final cache son jeu sous une introduction doucement enjouée. Si le développement, un peu conventionnel, n’en constitue pas la qualité essentielle, il mène à une explosion de joie bienvenue.

La violoniste russe Viktoria Mullova, soliste du concerto n° 1 de Chostakovitch

– Photo Classictoulouse –

Il est peu de dire à quel point ce bonheur sans ombre n’efface rien du désespoir qui imprègne le Concerto n° 1 pour violon et orchestre de Chostakovitch, offert auparavant par la grande Viktoria Mullova. Voici une artiste, une authentique musicienne qui pratique avec autant de bonheur le répertoire baroque sur instrument d’époque, la musique romantique et la musique d’aujourd’hui. Son approche de ce concerto, d’une infinie noirceur, donne le frisson ! La pureté de diamant de sa sonorité, la finesse de ses phrasés rendent encore plus pénétrantes ses interventions. Il ne faut pas oublier que cette partition, composée en pleine période d’attaque du régime contre les artistes accusés par Jdanov, l’âme damnée de Staline, de « formalisme antisocial », dut attendre sept ans avant d’être créée en 1955 par l’incomparable David Oïstrakh. La longue plainte qui parcourt tout le Nocturne initial s’exhale d’un violon comme en état de choc. Ses échanges avec le basson, le contrebasson et tous les registres graves de l’orchestre, en noircissent encore la retenue des épanchements. Dans le Scherzo, à la fois démoniaque et grinçant, le violon solo semble libéré un temps de son poids de douleur. La tragédie de la Passacaille qui suit le rattrape implacablement. C’est avec le pupitre de cors (au meilleur de sa forme !) que le sombre dialogue s’établit. Dans l’incroyable et inhumaine cadence qui sert de pont avec le final, le fond de l’expression pathétique est atteint. Viktoria Mullova en explore les obscurs méandres avec une lucidité expressive, une sobriété, une intériorité admirables. Le Burlesque final prétend évoquer une joyeuse fête populaire. Mais comme toujours chez Chostakovitch, l’exubérance reste profondément ambigüe. L’interprète transcende cette dualité avec un art accompli.

Légitimement ovationnée, la violoniste offre, avec un bis signé J. S. Bach, un retour salutaire à la sérénité.

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