Concerts

Dialogues en miroir

Imagination, sensibilité et intelligence caractérisent la plus française des pianistes roumaines, la jeune Dana Ciocarlie, dont le talent est maintenant légitimement reconnu. Le 19 avril dernier, invitée de la série des tableaux concerts du musée des Abattoirs (une émanation astucieuse de Piano aux Jacobins), elle conduisait les mélomanes curieux le long d’un parcours d’une riche originalité.

Plutôt qu’un programme classique de récital, Dana Ciocarlie propose un itinéraire en forme de dialogue fructueux entre hier et aujourd’hui.

La pianiste roumaine Dana Ciocarlie

Un hier relativement récent, puisqu’il associe Debussy et Ravel, alors que l’aujourd’hui concerne de jeunes compositeurs bien de notre temps, Frédéric Verrières, Thierry Escaich et « notre » compositeur en résidence, Karol Beffa. Ce dialogue à tiroir associe, comme toujours dans cette série, l’art plastique à la musique. De la toile invitée à l’échange, « Suite Garonne », d’Olivier Debré, émane une merveilleuse fluidité, contrepoint immédiat avec celle des œuvres interprétées.

Présentant brièvement ces œuvres avec une touchante simplicité, Dana Ciocarlie organise son dialogue en trois sections d’une grande cohérence. « La Vallée des cloches » de Ravel, suivie de « Cloches à travers les feuilles » et de « Poissons d’or » de Debussy, tout un univers coloré, lumineux, coule avec subtilité et finesse sous les doigts de la pianiste. La « Paraphrase » de Frédéric Verrières qui fait écho déconstruit pour ensuite reconstruire ces « Poissons d’or » debussystes. Vastes bouffées de lumière que l’interprète projette avec force et souplesse.

Olivier Debré: « Suite Garonne », 1996, Musée Les Abattoirs

(photo Grand Rond Production)

Extrait du livre I des Préludes de Debussy, la sublime partition « Des pas sur la neige » trouve avec « Les litanies de l’ombre » de Thierry Escaich une sorte de puissant négatif. Le déchaînement de tempêtes admirablement contrôlées par Dana Ciocarlie balaie tout le spectre expressif de cette pièce.

C’est enfin le riche monde des Etudes que visite l’interprète avec un triptyque qui décline le Debussy de l’étude « Pour les arpèges composées » et deux des études composées par Karol Beffa et précisément dédiées à Dana Ciocarlie. A la fantaisie sans limite de la pièce de Debussy répond l’imagination construite, profonde, tantôt solidement rythmée, tantôt éclaboussée de fulgurance solaire de Karol Beffa, présent au concert et chaleureusement applaudi. Ici encore, le talent de coloriste de l’interprète, son déploiement d’une dynamique sans limite font merveille.

Trois bis complètent ce beau programme : les Six Danses roumaines de Bartok, « Carillon nocturne » de Enescu et le prélude « Ondine » de Debussy. La boucle est bouclée.

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