C’est avec l’émotion que l’on imagine que, devant le rideau, Christophe Ghristi est venu saluer la mémoire de José Van Dam disparu en fin de semaine. Et rappeler brièvement le parcours capitolin de ce chanteur d’une rigueur exemplaire. Une salve d’applaudissements est venue clore cette légitime intervention.

Les reprises actuelles du chef-d’œuvre de Gaetano Donizetti : Lucia di Lammermoor, se font dans une coproduction avec le Metropolitan Opera de New York créée à Toulouse en ouverture de la saison 98/99. Dans la mise en scène de Nicolas Joel, réglée ici par Stephen Taylor, nous retrouvons les splendeurs gothiques de l’imposante scénographie d’Ezio Frigerio, les somptueux costumes de Franca Squarciapino, sans oublier les magnifiques lumières de Vinicio Cheli. L’écrin touche à la perfection si ce n’est un brin de convenu chez les solistes, en ce soir de première, enlevant à la marge le fort potentiel dramatique des personnages.
Mais le public ne vient pas voir Lucia di Lammermoor, il vient l’entendre. Peu importe les attitudes surannées, l’essentiel est bien loin de pareilles arguties.
Les chanteurs ont dû faire face à un changement de maestro. En effet, José Miguel Pérez Sierra, malade, a quitté la production et a été remplacé par un vétéran transalpin, spécialiste de ce répertoire : Fabrizio Maria Carminati, actuel directeur artistique du Teatro Massimo Bellini de Catane. Rappelons qu’il fut premier chef invité de l’Opéra de Marseille de 2008 à 2015. Saluons au passage l’intervention de Sandrine Tilly, flûte solo de l’Orchestre national du Capitole, dont la virtuosité est essentielle au cours de la célèbre et très attendue scène de la folie.

Venons-en donc à l’essentiel : le casting vocal. Et tout d’abord, le rôle-titre. Pour l’occasion, Christophe Ghristi a invité une star : l’australienne Jessica Pratt. Cette héroïne fut son premier emploi avant de devenir son rôle-signature. De fait, on comprend vite combien elle domine cette partition redoutable. Sa maîtrise absolue de la quinte aiguë, son contrôle du souffle lui permettant un legato infini, l’homogénéité de la voix, la souplesse dans les ornementations, la multiplicité des dynamiques, tout concourt à tracer ici un portrait vocal irrésistible. A ses côtés, le ténor néo-zélandais Pene Pati, autre star du plateau, nous offre le meilleur de son interprétation dans de magnifiques demi-teintes qui viennent donner à son aria finale les couleurs d’un véritable adieu à la vie. Le baryton Lionel Lhote impose un Enrico vigoureusement déterminé. Le ténor Valentin Thill affronte la redoutable entrée d’Arturo avec autorité et vaillance. Le Normanno du ténor Fabien Hyon laisse augurer de bien belles choses pour son futur Don José in loco. La mezzo-soprano Irina Sherazadishvili est la luxueuse Alisa que l’on attendait.
Mais le coup de cœur du signataire de ces lignes se cache derrière le personnage terriblement ambigu du chapelain Raimondo. Ce soir, c’est la basse italienne Michele Pertusi. Sa grande scène, précédant celle de « la folie », fut un moment magique, de ceux qui font frémir les grandes ombres de nos meilleurs souvenirs. La ligne de chant, la rondeur de l’émission, l’homogénéité de la projection et du timbre sur toute la tessiture et ce je ne sais quoi qui vous fait passer le frisson, comme une incarnation irrésistible. Dans ce rôle, finalement assez court, il donne à imaginer ce qu’il doit faire du Filippo II du Don Carlos verdien. Cela donne le vertige !
Le Chœur du Capitole, sous la direction de Gabriel Bourgoin, parachève cette représentation littéralement ovationnée par un public enthousiaste et comblé.
Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Dès ce soir, 21 février, c’est une toute autre distribution que Christophe Ghristi nous invite à découvrir. On a hâte. Rendez-vous dans ces mêmes colonnes très vite pour le compte-rendu.
Robert Pénavayre
Représentations jusqu’au 1er mars 2026
Photo : Mirco Magliocca
